Une ombre semblait s'être étendue sur son front, tandis qu'elle continuait ses allées et venues à travers la cuisine. Elle retourna bientôt dans la salle à manger où une femme de chambre, plus âgée encore que Rose, et un vieux domestique très peu ingambe s'occupaient à dresser le couvert avec une sage lenteur. Là encore, la main habile d'Isabelle fit à peu près toute la besogne.
Au moment où la jeune fille finissait d'allumer les bougies du grand lustre hollandais, le timbre électrique de la porte d'entrée résonna… A cette heure, ce ne pouvait être encore qu'un fournisseur, et, sans se presser, le vieux valet de chambre alla ouvrir.
—Monsieur Marnel! s'exclama-t-il d'un ton de surprise joyeuse.
—Eh! oui, mon bon vieux Martin! répondit un organe sonore et franc.
Isabelle, debout sur un escabeau, se trouvait en pleine lumière, précisément en face de la porte de l'antichambre. Il lui était impossible d'éviter d'être vue, et, d'ailleurs, elle ne semblait pas désireuse de se cacher. Son calme et mélancolique regard se fixa, un court moment et sans beaucoup de curiosité, sur l'arrivant—un homme de haute et forte stature, aux cheveux blanchissants coupés ras, au visage accentué, très coloré, extrêmement ouvert et sympathique…
A peine la femme de chambre l'eût-elle aperçu qu'elle gagna le plus vite possible l'antichambre.
—Monsieur Marnel, vous voilà enfin revenu! dit une voix chevrotante. Les Turcs et tous ces sauvages de là-bas ne vous ont pas tué, tout de même!
—Eh! vous le voyez, ma bonne Mélanie! dit-il gaiement tout en ôtant son pardessus ruisselant. Mais je vous retrouve toujours travaillant… Il me semble que vous avez bien gagné votre retraite.
—Rose, Mélanie et moi sommes toujours les seuls serviteurs de Madame
Morand, dit fièrement le vieux Martin. Madame veut bien nous garder, et
nous ne demandons pas mieux, car ici, c'est à peu près comme chez nous.
Monsieur pourra juger que le service ne marche pas mal encore.
—Vraiment!… Rien qu'à vous trois!… C'est extraordinaire!