Elle s'interrompit, et une sorte de lueur traversa son regard triste

—… Et puis il y a un peu plus de liberté, du soleil, de l'air, des fleurs, tandis qu'ici…

Elle montrait la rue, la perspective des toits sans fin, des maisons froides et solennelles, et aussi le ciel maussade, l'atmosphère humide et grise de cette soirée de mai.

—Oui, les promenades seront plus agréables là-bas, et moi aussi je suis contente d'y aller, car je n'aime décidément pas Paris, dit Mademoiselle Bernardine d'un petit ton allègre. Allons, laisse ton ouvrage, Isabelle. Six heures sont sonné, sais-tu?

Isabelle se leva lentement, comme à regret… Elle avait une taille élevée, extrêmement mince et svelte—trop mince même, car elle ployait, comme une tige frêle, sous le poids d'une lassitude physique ou morale. Ses mouvements paisibles, presque lents, semblaient témoigner de cette même fatigue.

Elle rangea son ouvrage et gagna un long couloir au bout duquel s'ouvrait la cuisine. Une vieille femme très corpulente allait et venait dans cette vaste pièce, gourmandant à tout instant la fillette maigre et ébouriffée qui épluchait des légumes près d'une table.

Sans prononcer une parole, Isabelle décrocha un large tablier bleu qu'elle noua autour d'elle, et, dans le même silence, se mit à aider la vieille cuisinière. Celle-ci semblait accepter ses services comme une chose habituelle, et, de fait, en voyant la dextérité de cette jeune fille dans la besogne qu'elle accomplissait, il était permis de penser qu'elle avait dû bien souvent remplir cet office.

Mais elle n'avait pas abandonné son attitude lasse, non plus que ses mouvements presque inconscients parfois, semblait-il. Un seul instant, elle éleva un peu la voix pour prendre la défense de la fillette qui servait de laveuse de vaisselle et de petite aide.

—Mademoiselle, c'est une étourdie, une effrontée! s'écria la cuisinière en roulant des yeux féroces. Croiriez-vous qu'elle est restée près d'une heure pour faire une petite course à côté!… Elle a été jouer je ne sais où, ou bien baguenauder devant les magasins…

—Mais, Rose, sa vie n'est pas si gaie! On peut l'excuser un peu, cette enfant… Oui, elle a le temps de connaître l'ennui! dit Isabelle d'un ton bas, plein d'amère mélancolie.