Et ce frisson faisait également frémir les épaules d'Isabelle penchée à la fenêtre de sa chambre. Malgré le châle dont elle s'enveloppait, elle ressentait la morsure de cet air humide et glacé, mais elle n'en demeurait pas moins immobile, regardant vaguement le bois de châtaigniers qui couronnait la falaise opposée.

Une impression de paix austère se dégageait de ces frondaisons sombres, de ce sous-bois encore endormi et enténébré… Vers la gauche, à la limite de cette châtaigneraie, et sur le bord même du torrent dont il n'était séparé que par un étroit sentier et une palissade enlierrée, s'étendait un jardin orné de pelouses et de corbeilles éclatantes. Au-delà s'élevait une grande maison grisâtre, enguirlandée et fleurie, toute close encore à cette heure… Une échancrure de la falaise, surmontée d'un pont pittoresque, séparait cette propriété des premières maisons du village, perchées sur un promontoire rocheux. Là, quelques silhouettes se mouvaient et le chant du coq, vibrant et altier, le profond beuglement des grands boeufs sortant de l'étable, l'aboiement d'un chien rompaient le silence recueilli du jour levant.

Le regard d'Isabelle s'était un instant dirigé de ce côté, mais il revenait involontairement vers la maison grise, d'apparence très pittoresque et très accueillante sous son revêtement de verdure et de fleurs… La jeune fille s'arracha enfin à sa contemplation et, fermant la fenêtre, descendit rapidement le vieil escalier de pierre construit en spirale. Au bas s'étendait un vestibule haut et sombre, aux murs de granit grisâtre à peine ornés de quelques trophées de chasse. Isabelle tourna avec l'effort l'énorme clef de la porte d'entrée… Le lourd battant clouté d'acier grinça douloureusement et s'ouvrit pour livrer passage à la jeune fille.

Elle se trouva dans l'étroit sentier sur lequel donnait la façade de la maison qu'elle venait de quitter—Maison-Vieille, comme on l'appelait dans le pays. Cette séculaire demeure avait été durant de longues années le patrimoine des cadets de la famille d'Abricourt, dont le château s'élevait à huit kilomètres au-delà. Leur écusson surmontait toujours la porte en ogive et les fenêtres à meneaux en croix, mais le dernier des d'Abricourt avait depuis longtemps disparu. De mains en mains, Maison-Vieille était devenue la propriété de Madame Norand… La célèbre femme de lettres y passait régulièrement ses étés et semblait avoir une prédilection particulière pour ce coin de la sauvage Corrèze, et pour cette demeure sévère placée au bord du torrent, dans la grave solitude des landes. Astinac, le village situé sur l'autre rive, la voyait rarement; elle y était ainsi peu connue et presque crainte des paysans, très intimidés par son aspect altier.

Isabelle s'enveloppa plus étroitement de son châle et s'engagea dans le sentier. A sa gauche s'étendait la lande semée de bruyères et de blocs de granit, dévalant en pente douce jusqu'aux châtaigneraies traversées de ruisseaux gazouilleurs, jusqu'aux prairies d'un vert délicieusement frais… Au-delà, des vallons s'ouvraient entre les escarpements granitiques en partie boisés, et traversés de filets d'eau bondissant en cascatelles à travers les roches pour venir former les ruisseaux de la vallée et s'unir enfin au torrent. Ces escarpements formaient le premier plan des monts dont la silhouette s'estompait dans la brume.

Mais la lumière grise de cette aube maussade couvrait toutes choses d'un sombre voile et Isabelle, saisie sans doute par la mélancolie ambiante, hâta le pas le long du sentier. Le torrent coulant à sa droite, à une certaine distance, l'accompagnait de son murmure sourd, auquel se mêlaient maintenant les bruits confus du village qui s'éveillait tout entier… Elle prit un sentier transversal tracé au milieu des bruyères et gagna le bord de la falaise qui s'élevait maintenant d'une manière fort sensible. Un hêtre rabougri ou un châtaignier naissant sortaient çà et là du sol couvert d'une herbe courte, mouillée de rosée.

La jeune fille atteignit un promontoire rocheux où un arbre solide avait trouvé moyen de prendre racine. Son feuillage superbe et sombre abritait une chapelle, charmant édifice en ruines que le lierre envahissait à son gré. Quelques débris d'admirables vitraux demeuraient encore dans les étroites fenêtres, par lesquelles entraient librement les oiseaux, seuls hôtes du petit sanctuaire.

Isabelle s'assit contre le portail en ogive, le long duquel grimpaient audacieusement les liserons rosés. Au pied du promontoire le torrent, un instant resserré, bouillonnait et s'épandait, tout frissonnant, pour former un peu après une cascade, blanc remous d'écume dont le grondement emplissait l'air.

Les embruns arrivaient jusqu'à Isabelle, mais elle ne semblait pas s'en apercevoir. Dans une contemplation recueillie, elle ne quittait pas du regard la masse liquide et écumante et la falaise escarpée aux flancs couverts de lichens, de mousses finement nuancées et de délicats myosotis sauvages… Parfois, ce regard se perdait dans le lointain, où le torrent coulait entre des rives rocheuses et élevées sur lesquelles se succédaient les landes arides, les châtaigneraies, les champs verdoyants.

Pendant les deux étés précédents—les premiers qu'Isabelle eût passés à Astinac—la chapelle de Saint-Pierre du Torrent avait vu fréquemment s'asseoir à l'ombre de ses murailles branlantes la pâle jeune fille de Maison-Vieille. Ce petit coin charmant était toujours désert. Les villageois prétendaient que le spectre d'un ermite, longtemps habitant de ces lieux et ayant ensuite renié son Dieu, apparaissait fréquemment, et nul ne se souciait d'en faire l'expérience… Mais Isabelle ne craignait sans doute aucunement les apparitions d'outre-tombe, car le sanctuaire gothique était demeuré le but préféré de ses solitaires promenades. Elle y restait parfois une heure, telle qu'elle était en cet instant, les mains croisées, le regard vague et mélancolique. A quoi songeait-elle ainsi?… Et, au fait, y avait-il même quelque pensée dans cette tête si délicatement modelée, derrière ces grands yeux violets que voilaient souvent complètement de longs cils dorés?… Il était permis d'en douter en constatant l'absence de la moindre émotion sur cette physionomie de jeune fille.