Un son de cloche vibra soudain dans l'air, premier tintement de l'Angélus jeté du clocher de la vieille église d'Astinac. Isabelle se leva et secoua sa jupe mouillée de rosée… Tandis qu'elle rajustait le châle autour d'elle, son regard effleurait machinalement le sol, et, se baissant tout à coup, elle ramassa un objet gisant dans l'herbe. C'était un sac à ouvrage en soie ancienne brochée, coquettement garni de rubans de moire rouge… La jeune fille le laissa retomber à terre. Un pli s'était formé sur son front, sans doute à la pensée que des étrangers avaient profané sa chère retraite.
Elle reprit le sentier parcouru tout à l'heure, mais, arrivée en face du village, elle traversa le pont qui reliait les deux rives. Quelques bonjours de paysannes l'accueillirent, et, tout en y répondant brièvement, elle continua à suivre le bord du torrent, étroit sentier longeant d'abord le village, puis le jardin de la maison grise au revêtement de verdure…
Elle s'était animée maintenant, la grande vieille maison, et par les fenêtres ouvertes arrivaient des cris d'enfant, des murmures de voix joyeuses, le son d'un piano. A travers la palissade, Isabelle put discerner une grande et forte jeune fille, simplement vêtue, qui sarclait une corbeille abondamment garnie de pensées. Sur la terrasse tenant toute la longueur de la maison, un homme d'un certain âge se promenait en fumant, s'interrompant parfois pour adresser une observation à des personnes invisibles à l'intérieur.
La palissade dépassée, la jeune fille longea la châtaigneraie dont une partie faisait face à Maison-Vieille. Devant elle, Isabelle voyait venir deux étrangers—deux jeunes gens vêtus de légers costumes de toile grise, sans prétention, mais conservant néanmoins sous cette très simple tenue une distinction extrême. Le plus âgé, qui ne devait pas avoir dépassé la trentaine, possédait une très haute taille, mince et souple, et une tête énergique et vigoureuse, aux traits irréguliers. Son compagnon, plus jeune et plus petit, aussi blond qu'il était brun, avait un frais et joyeux visage orné d'une superbe moustache légèrement fauve.
Isabelle n'était plus qu'à quelques pas de ces inconnus lorsqu'elle leva vers eux son regard distrait et indifférent. Deux grands yeux bruns, profonds et étrangement pénétrants, se posèrent sur elle l'espace d'une seconde… Les étrangers se rangèrent le long du sentier en soulevant leur chapeau, et Isabelle passa avec une brève inclination de tête.
Elle traversa le petit pont pittoresquement enguirlandé qui donnait directement dans le jardin de Maison-Vieille… un étrange jardin au sol bossué, parsemé d'éminences, de blocs granitiques, de racines d'arbres semblables à de longs serpents. D'étroits petits sentiers zigzaguaient à travers les herbes folles, les plantes sauvages et les fraisiers en fleurs, parmi les arbres capricieusement dispersés dans cet enclos, et les rares planches de légumes éparses çà et là affectaient elles-mêmes des formes bizarres et tourmentées.
Sous le couvert des arbres touffus, le jour demeurait assombri, et une fraîcheur extrême régnait dans le jardin sauvage et triste à peine animé de quelques chants d'oiseaux… La cour au pavé moussu qui s'étendait devant la maison, le puits sculpté dont la margelle s'effondrait lamentablement, la façade noire et lézardée, tigrée de lichens, les étroites fenêtres à petits carreaux verdâtres donnaient l'impression de quelque chose de très lointain et d'étrangement archaïque… impression que ne démentait pas l'apparition, sur le seuil de la cuisine, d'une servante maigre et ridée dont la sévère visage s'encadrait d'une cornette monacale.
—Suis-je en retard, Rosalie? demanda Isabelle tout en passant devant la vieille femme qui s'était reculée.
—Je ne crois pas, Mademoiselle…
—Mais si… mais si… cinq minutes de retard! dit la voix maussade de
Rose.