La cuisinière déjeunait tranquillement, assise à une énorme table de chêne bruni, bien assortie aux dimensions superbes de cette antique cuisine.

—Non, trois minutes seulement, déclara Martin qui lui faisait face.
Madame ne s'en sera même pas aperçue.

—Ah! vous croyez ça!… Madame s'aperçoit de tout, ce n'est pas à moi à vous l'apprendre, Martin. Aussi vous n'avez qu'à vous dépêcher, Mademoiselle, si vous ne voulez pas attraper un bon sermon… Après tout, c'est assez mérité quand on va se promener à pareille heure.

Le ton était impoli et désagréable, selon la trop fréquente habitude de Rose… Les beaux sourcils d'Isabelle se froncèrent brusquement, mais elle ne prononça pas une parole et continua à préparer sur un plateau le déjeuner matinal de Madame Norand. En se dirigeant vers la porte, elle s'arrêta près de Rosalie qui rangeait des assiettes dans le vaisselier.

—La Verderaye est-elle donc habitée? demanda-t-elle de sa voix paisible et indifférente.

—Oui, Mademoiselle, depuis un mois. Elle a été achetée par un monsieur de Paris… M. Brennier, je crois. Il était malade là-bas et les médecins lui ont conseillé l'air de la campagne. Alors il est venu ici… Il y a beaucoup d'enfants.

Elle se tut et se remit à sa besogne. Tant de paroles à la suite étaient rarement sorties de cette bouche taciturne et Rosalie jugeait sa jeune maîtresse suffisamment renseignée.

Isabelle traversa le sombre vestibule et entra dans une petite galerie éclairée par trois fenêtres longues et étroites, aux vitraux sertis de plomb. Dans l'embrasure profonde de l'une d'elles était posé le bureau devant lequel Madame Norand se tenait assise… La robe de chambre en flanelle violet évêque qui enveloppait son corps robuste, accentuait encore son ordinaire apparence de majesté sévère. Dans cette galerie décorée d'antiques tapisseries et de quelques meubles du plus pur style gothique, éclairée par le jour assombri tombant des vitraux, elle semblait une altière et intrépide châtelaine des temps passés.

Sans cesser d'écrire, elle répondit brièvement au froid et correct bonjour d'Isabelle… La jeune fille se mit à préparer le café sur une petite table voisine, ainsi qu'elle le faisait chaque matin; mais, tandis qu'elle demeurait immobile devant l'appareil en attendant l'ébullition de l'eau, aucune parole ne s'échangea entre l'aïeule et sa petite-fille. Isabelle fixait du regard un point de la tapisserie qui lui faisait face. Il y avait là une jeune châtelaine et un seigneur de fière mine agenouillés devant un vénérable évêque à la longue barbe. Celui-ci les bénissait, tandis qu'au-dessus de leurs têtes pleuvaient des fleurs lancées par un vol d'anges aux blanches ailes… Ces personnages aux formes archaïques et aux nuances passées étaient bien connus de la jeune fille qui s'était toujours placée à cet endroit pour remplir chaque matin son office, mais elle n'en continuait pas moins à les regarder avec une attention soutenue. Peut-être y trouvait-elle une fugitive révélation de quelque chose d'inconnu, de très différent de ce qui avait été sa vie jusqu'ici. La pâle et mélancolique Isabelle se demandait sans doute quel sentiment animait la gracieuse châtelaine dont le fin visage, extasié, se levait vers l'évêque, tandis que sa main s'unissait à celle du jeune seigneur, son époux.

Le brun et odorant liquide était prêt, tout fumant dans une tasse de Saxe, près des rôties beurrées et d'une coupe remplie de petites fraises au parfum délicieux… Isabelle, emportant l'appareil à café, se dirigea vers la porte… mais une voix impérieuse l'arrêta soudainement sur le seuil.