—Certes!… Tout ce que nous faisons pour Dieu est doux et agréable, quelque pénible que soit la chose en elle-même.
—Et vous pouvez en croire Antoinette, Mademoiselle, dit gravement Gabriel, car elle a souffert, et beaucoup souffert. Cependant, elle ne se plaint pas…
Ils avaient atteint le petit pont de Maison-Vieille, et Antoinette refusa d'aller plus loin, prétextant sa toilette de maison.
—Nous viendrons un autre jour, un peu plus en cérémonie, pour nouer connaissance avec Madame Norand, si elle le permet… Au revoir donc, et soignez bien votre blessure.
Elle lui serra chaleureusement la main, Gabriel s'inclina profondément et ils s'éloignèrent… Après avoir traversé le pont, Isabelle s'adossa à un arbre et les regarda jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans le jardin de la Verderaye… Un profond soupir souleva sa poitrine et, à pas très lents, elle se dirigea, à travers le jardin inculte, vers la sombre maison… Oh! oui, combien sombre et austère, surtout en venant de la Verderaye, gaie, animée, hospitalière!
Dans la cour, Madame Norand donnait des instructions à Rosalie. Isabelle, d'un mouvement résolu, vint se placer en face de sa grand'mère qui recula avec une légère exclamation.
—Que vous est-il arrivé, Isabelle? dit-elle d'un ton où se pouvait discerner un peu d'inquiétude.
En quelques mots brefs, la jeune fille la mit au courant de ce qui s'était passé… Un grand pli de mécontentement se forma sur le front de Madame Norand, et son regard scrutateur se plongea dans les yeux impénétrables de sa petite-fille.
—Peut-être auriez-vous pu éviter cela, Isabelle, dit-elle d'un ton glacial. Vous connaissez mes idées relativement aux relations que vous devez avoir, et il me déplaît extrêmement que vous ayez ainsi fait connaissance avec ces inconnus, trop voisins, beaucoup trop voisins… Enfin, j'irai demain les remercier de leurs soins. Si ces jeunes personnes sont simples et sérieuses, peut-être vous permettrai-je de les voir de loin en loin… Sinon, tout se bornera là. Mettez-vous bien cela en tête, Isabelle.
Une expression inquiète et soucieuse se lisait dans les yeux d'Isabelle tandis qu'elle montait à sa chambre. Elle connaissait assez le rigorisme de sa grand'mère pour craindre un jugement défavorable sur les demoiselles Brennier. Certes, elles semblaient extrêmement simples, laborieuses, femmes d'intérieur parfaites… et pourtant, combien elles étaient différentes des insignifiantes créatures que Madame Norand avait voulu lui imposer comme amies!… Ses amies, ces pauvres têtes creuses, poupées dressées au rôle de femmes de ménage, comme d'autres le sont à celui de mondaines… ces jeunes filles niaises ou fausses, sans coeur et sans esprit!… Jamais elle ne les avait acceptées comme telles, et si elle les voyait parfois, c'était pour obéir à la volonté tyrannique de sa grand'mère. Mais à la Verderaye…