Et, tout en ourlant consciencieusement une pile de serviettes, Isabelle revit défiler devant elle les figures entrevues tout à l'heure, les jolis enfants si gais, le père au regard indulgent et doux, la charmante Régine aux grands yeux purs, Danielle et Alfred, qui semblaient la gaîté de la famille, la grave Antoinette, si bonne, M. Arlys, dont il lui semblait encore sentir sur elle le regard ému et triste… Ces gens-là ne souffraient-ils pas comme les autres… comme elle?

Mais si, un passé d'épreuves se lisait sur le visage flétri avant l'âge d'Antoinette Brennier, sur le front de Gabriel, traversé de quelques rides précoces. Alors, pourquoi n'étaient-ils pas, comme elle, las, anéantis, désespérés?… Ils possédaient donc quelque chose qu'elle n'avait pas, ils se trouvaient soutenus par une force inconnue d'elle?

Et, les récentes paroles de M. Arlys lui revenant à l'esprit, elle murmura:

—Dieu?… Peut-être?…

IV

Mademoiselle Bernardine, assise dans un coin abrité de la cour, avait abandonné son ouvrage pour savourer sa tasse de thé de cinq heures—habitude invétérée chez elle et non question de snobisme, car la bonne demoiselle, renfermée jusque-là dans son solitaire castel berrichon, n'avait aucune idée du mondain five o'clock et de ses mille raffinements. C'était néanmoins pour elle une satisfaction dont elle aurait eu peine à se passer, et Isabelle ne manquait jamais d'y pourvoir avec ponctualité.

La jeune fille apparaissait en cet instant sur le seuil de la cuisine. Sa chevelure un peu en désordre autour du bandeau entourant sa tête, son corsage couvert de poussière, le grand tablier dont elle s'enveloppait annonçaient qu'elle sortait d'un grand nettoyage… Elle s'avança vers sa tante et posa sur la table une assiette de gâteaux.

—Je n'arrive pas trop tard, ma tante?… Non, vous avez encore un peu de thé… J'ai pensé tout d'un coup à ces gâteaux et je suis redescendue.

—Il ne fallait pas te déranger, ma petite, j'avais pris un peu de pain… Mais tu es donc en grand travail, aujourd'hui?

—Oui, j'aide Rosalie à nettoyer la galerie pendant que grand'mère est sortie. Il y a une poussière incroyable sur tous ces livres et des amas de toiles d'araignée derrière les meubles. Mais nous avons à peu près terminé… heureusement, car grand'mère va revenir et c'est son heure de travail.