—Cette famille Brennier me paraît extrêmement sérieuse et pratique, dit-elle avec sa froideur ordinaire. Je puis vous autoriser à la voir quelquefois, à défaut de vos amies de Paris. Mais souvenez-vous, Isabelle, que ces relations doivent avoir un but utile et qu'elles seraient inexorablement suspendues si je remarquais en vous quelque tendance à la mondanité ou à la rêverie.

Il fallait que les habitants de la Verderaye fussent singulièrement simples et laborieux pour contenter ainsi la sévérité de Madame Norand… Et, de fait, son impression s'expliquait aisément. En entrant inopinément et sans façon dans le jardin, elle avait trouvé Régine et Henriette occupées à enlever l'herbe des allées. En pénétrant dans le vestibule à la suite de Régine, elle s'était heurtée à Danielle qui sortait de la cuisine, les mains pleines de la pâte qu'elle pétrissait… Et enfin, introduite dans le parloir, elle avait été accueillie par Antoinette en train de calmer Roberte, le dernier bébé, pendant que M. Brennier surveillait les exercices d'écriture de Xavier, un pâle garçonnet de sept ans… Tout s'était réuni pour offrir aux yeux de Madame Norand l'image d'une famille idéale.

Isabelle s'éloigna dans la direction de la cuisine. Sa démarche semblait un peu plus vive qu'à l'ordinaire et ses mouvements avaient moins de langueur tandis qu'elle s'occupait à préparer le dîner. La vieille Rosalie, qui l'observait du coin de l'oeil, murmura entre ses dents:

—Qu'a donc notre Demoiselle? Elle semble un peu plus vivante, aujourd'hui.

Quelques jours plus tard, M. Brennier et ses quatre filles aînées vinrent rendre leur visite à Maison-Vieille. Les personnages de la tapisserie durent contempler avec stupeur cette irruption de jeunes et souriants visages dans la galerie austère où, depuis longtemps, ils n'avaient eu sous les yeux que la froide et hautaine physionomie de Madame Norand ou la pâle Isabelle aux mouvements de somnambule… La maîtresse du logis accueillit ses nouvelles connaissances avec une certaine amabilité qu'elle ne prodiguait pas indistinctement. Le masque d'énergie glaciale dont elle s'enveloppait semblait se fondre légèrement.

Les jeunes filles, réunies au bout de la galerie, causaient amicalement, ou, pour parler plus exactement, les demoiselles Brennier faisaient les principaux frais de la conversation. Isabelle, tellement habituée à la solitude, sortait difficilement de sa réserve habituelle. Cependant, la douce sympathie d'Antoinette, la gaîté de Danielle et d'Henriette, le charme inexpliqué de Régine finirent par en triompher légèrement.

—Vous savez que Michel ne parle plus que de vous? dit Danielle en riant. Votre vue a fait sur lui une profonde impression et il a fallu lui promettre votre très prochaine visite pour qu'il se résignât à ne pas nous accompagner… Pauvre Michel, il est tout désorienté ces jours-ci.

—Pourquoi donc?

—Son cousin chéri, M. Arlys, a été appelé à Paris pour une affaire pressante; et nous ne savons quand il pourra revenir. Gabriel adore les enfants et ceux-ci ne peuvent se passer de lui. Aussi vous comprenez leur désespoir… Et mon frère Alfred a également rejoint son régiment, n'ayant obtenu qu'un très bref congé. Nous n'avons pu ainsi les présenter l'autre jour à Madame votre grand'mère, ce qui a légèrement contrarié notre bon père. Il est très fier de sa famille et tient beaucoup à la voir au complet.

—Vous êtes très nombreux, en effet.