—Dix… Cinq du premier mariage de mon père, cinq du second… et tous gais et bien portants.
—Comment faites-vous? murmura une voix basse et triste.
—Comment nous faisons! dit Danielle en regardant Isabelle avec surprise. Mais je ne sais pas trop… je n'ai jamais réfléchi à cela. Je suppose qu'en s'aimant les uns les autres, en s'attachant à remplir ses devoirs le plus correctement possible, on doit atteindre ce but.
—S'aimer?… Mais quand on ne veut pas?… dit Isabelle en dirigeant son regard plein d'amertume vers sa grand'mère dont le visage énergique se détachait, là-bas, sous la lueur assombrie tombant d'une fenêtre.
La main d'Antoinette se posa doucement sur l'épaule de la jeune fille.
—Personne ne peut nous empêcher d'aimer notre prochain, enfant, dit-elle d'un ton bas et pénétrant. Toutes les puissances du monde, celle même de l'autorité maternelle, tombent devant cette parole: Vous aimerez Dieu par-dessus toutes choses, et votre prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu.
—Qui a dit cela? murmura Isabelle.
Les demoiselles Brennier échangèrent un regard navré… La main d'Antoinette s'appuya plus affectueusement sur l'épaule de Mademoiselle d'Effranges.
—C'est Dieu… Dieu que vous ne connaissez pas, pauvre chère enfant.
Si vous l'aimiez, comme tout changerait pour vous!
—Mais non… vous vous trompez, Mademoiselle, dit Isabelle en secouant mélancoliquement la tête. L'amour, quel qu'il soit, ne produit que la souffrance… Ma grand'mère me l'a dit un jour.