—Je n'aurais pourtant jamais choisi cela… ni d'être assujettie, privée de tout et sans affection comme je le suis!… Et elle, qui doit être si heureuse dans sa famille, va tout quitter!… Je ne comprends pas… non, je ne peux pas le comprendre!… Je voudrais connaître ce Dieu qui fait accomplir de tels sacrifices avec le sourire aux lèvres.
V
La voix charmeuse de Régine s'élevait dans le silence plein de recueillement. La jeune fille, assise dans un angle de la terrasse, lisant la Vie de sainte Thérèse… Devant elle, Antoinette, Danielle et Isabelle travaillaient activement. La physionomie de Mademoiselle d'Effranges conservait sa même expression très calme, mais son oreille ne perdait pas une syllabe des mots prononcés par la lectrice. Etait-ce seulement l'incontestable séduction de ce timbre musical qui la tenait ainsi attentive?… ou bien son âme fermée éprouvait-elle quelque curiosité à voir se révéler à elle cette âme de sainte, merveille de grâce divine?
Des pleurs d'enfant parvinrent tout à coup de la pièce voisine.
Antoinette jeta son ouvrage dans une corbeille et quitta la terrasse…
Régine interrompit sa lecture et posa le volume sur une table à sa
portée.
—Nous continuerons demain, dit-elle en prenant un jupon de grosse laine évidemment destiné à une pauvresse.
Une expression de regret parut sur le visage d'Isabelle.
—Cela est si beau!… Quel admirable caractère! dit-elle avec un enthousiasme contenu. Je ne soupçonnais pas que de telles âmes pussent exister.
—Le christianisme en compte beaucoup, qui, si elles n'ont pas toutes l'envergure de cette grande sainte, ont été néanmoins dévorées de l'amour divin… Mais Roberte pleure toujours et cette pauvre Antoinette va se fatiguer. Je vais la remplacer un peu.
Elle se leva et disparut à son tour dans la salle. Isabelle demeura un instant songeuse, le regard vaguement fixé sur une allée où s'ébattaient Xavier et Michel.
—Mademoiselle Antoinette est-elle souffrante?… Elle a l'air très fatigué aujourd'hui, dit-elle tout à coup en se tournant vers Danielle.