—Oui, elle a fort mal dormi cette nuit à cause de cette vilaine petite Roberte qui n'a cessé de crier… Antoinette s'obstine à la garder dans sa chambre au lieu de la confier à l'une de nous. Cela est d'autant moins raisonnable que sa santé est assez faible après tant de tracas et de douleurs… Oui, elle a bien souffert, ma pauvre soeur. A la mort de ma mère, elle avait seize ans et ma soeur Henriette venait d'atteindre ses dix-huit mois. Antoinette, malgré son immense chagrin—car, plus encore que nous tous, elle adorait notre mère—prit aussitôt la direction de la maison, s'occupant des enfants, du ménage et trouvant encore quelques instants à consacrer à mon père. Vous ne vous doutez pas des prodiges de vaillance réalisés par cette soeur chérie pour remplacer près de nous la mère disparue… et bientôt ce fut pis encore. Notre père—pauvre bon père!—se mit dans l'esprit de se remarier pour donner à Antoinette une aide et un appui. Hélas! ce fut un fardeau de plus!… Notre belle-mère, très bonne, était d'un caractère faible et nonchalant, souffrante souvent, et non seulement elle ne put jamais s'occuper de nous, mais même près de ses propres enfants Antoinette demeura la véritable mère de famille… Ma belle-mère est morte l'année dernière et mon père, très frappé, tomba malade à son tour. La campagne lui ayant été ordonnée, c'est ainsi que nous sommes arrivés ici dès le mois de mars… Oui, elle a souffert, pauvre Antoinette, privée de tout plaisir, vouée volontairement à une vie de sacrifices. Bien des fois sa main a été sollicitée, mais jamais elle n'a voulu abandonner sa tâche.

—Et elle est cependant sereine et presque gaie, dit Isabelle comme en se parlant à elle-même.

Elle demeura pensive, regardant la ligne sombre de la falaise opposée, tachetée de lichens. Un frêle bouleau, poussé à l'aventure dans une crevasse du roc, agitait ses branches garnies de feuilles pâles. Sur le roc sombre, au milieu de cette nature austère et forte, il semblait étrangement petit, anémié, abandonné, et le vent terrible de la lande devait bien souvent courber ses rameaux maigres, jusqu'au jour où il l'entraînerait dans le cours d'eau bouillonnant qui se ferait un jeu du petit bouleau, le tordrait, le briserait aux aspérités du granit et en précipiterait les débris dans le gouffre insondable où lui-même allait se perdre… Etait-ce donc la pensée de ce sort terrible qui mettait cette expression angoissée dans les yeux bleus d'Isabelle, fixés sur le jeune arbre?

Un aboiement joyeux résonna soudain de l'autre côté de la maison. Isabelle sortit de sa rêverie et Danielle, quittant son ouvrage, prêta l'oreille.

—Ce sont évidemment des amis, l'aboiement de Sélim l'indique, mais je me demande qui peut venir…

Elle descendit les degrés de la terrasse et s'avança vers l'allée qui menait à la cour de devant en contournant la maison… Tout à coup, elle s'élança avec vivacité au-devant de deux personnages qui apparaissaient. Dans l'un deux, Isabelle reconnut Gabriel Arlys. L'autre, un peu plus âgé, de haute et forte stature, possédait un beau visage souriant et sympathique, encadré d'une superbe barbe noire… Danielle leur tendit la main avec des exclamations de surprise joyeuse.

—Que c'est gentil de revenir si tôt, Gabriel… et avec M. des
Orelles, encore!

—Oui, Mademoiselle, je me suis laissé persuader par cet ensorceleur, dit en riant le jeune homme à la grande barbe. Cependant, je suis fort inquiet, car, enfin, j'ai commis là une incorrection très grave…

—Je prends tout sur moi! déclara gaiement Gabriel. Allons, Paul, viens avouer ta faute à mon oncle et à Antoinette.

Le premier mouvement d'Isabelle avait été de disparaître sans qu'on s'en aperçût… Cependant lorsque Danielle, M. Arlys et l'étranger arrivèrent sur la terrasse, ils la trouvèrent là, rangeant tranquillement son ouvrage. Elle se tenait debout, appuyée contre la muraille, les traînes d'une clématite entourant sa tête fine. Un charme grave et mélancolique se dégageait de cette blanche physionomie à laquelle les grandes fleurs d'un violet sombre formaient une parure superbe et sévère.