—C'est une chimère! déclara résolument Antoinette. Personne ne peut vous imposer cela, ma chère enfant. Votre coeur sera plus fort que tous les raisonnements et tous les systèmes.
—Heureusement! murmura Gabriel.
… Isabelle prit un peu après le chemin du retour. Elle marchait légèrement et un peu de vie se révélait dans son beau regard. Elle se sentait jeune, son coeur comprimé se dilatait tandis qu'elle jetait un regard charmé sur le paysage sévère et superbe… Quelques jours auparavant, elle voyait cette même nature aussi imposante et elle demeurait de marbre. Aujourd'hui, elle admirait et comprenait… Et le morose jardin de Maison-Vieille lui parut plus accueillant, l'antique demeure moins sombre, la vieille Rose presque supportable.
—Dépêchez-vous donc, Mademoiselle! cria aigrement la cuisinière. Il y a quelqu'un à dîner… M. Piron, je crois.
En cherchant dans ses souvenirs, Isabelle se rappela le personnage en question: un homme d'une quarantaine d'années, corpulent, rougeaud et vulgaire. Possesseur d'importantes propriétés aux environs d'Astinac, il en parlait sans cesse avec orgueil et ne tarissait pas sur le chapitre des engrais et de l'élevage. Hors de là, on n'en pouvait généralement rien tirer.
Jamais repas si bien soigné n'était sorti des mains d'Isabelle. M. Piron, interrompant un cours d'agriculture que les trois dames écoutaient distraitement, la complimenta d'un air pénétré et Madame Norand y ajouta un "C'est très bien Isabelle" qui étonna fortement la jeune fille… Celle-ci faillit tomber de son haut en s'entendant ordonner de rester au salon. L'assistance au dîner, si peu cérémonieux qu'il fût, était déjà chose inusitée… Isabelle s'assit dans un angle de la grande pièce sombre et se mit à travailler pendant que M. Piron développait à son hôtesse les avantages d'une nouvelle race de volatiles. Sa voix rude, à l'accent limousin très prononcé, résonnait désagréablement dans le salon, mais au bout d'un instant Isabelle ne l'entendait plus.
C'était l'organe chaud et vibrant de Gabriel qui bruissait à ses oreilles, c'étaient les paroles superbes de Polyeucte qui revenaient à son esprit charmé. Elle était demeurée sous leur empire depuis son retour de la Verderaye, et Madame Norand ne se doutait certes pas que ce dîner si bien réussi avait été confectionné tandis qu'Isabelle, pleine d'une vivacité et d'un entrain inaccoutumés, se répétait à voix basse les vers du grand poète… et parfois aussi les affirmations pénétrées de foi ardente qui sortaient si souvent des lèvres de M. Arlys. Il lui semblait alors sentir couler en elle une force nouvelle, une mystérieuse ardeur qui chassait pour un instant les lourds nuages de sa vie et l'élevait au-dessus des vulgarités de l'existence… C'était cette même impression qui la tenait aussi étrangère aux discours monotones du rustique propriétaire que s'il eût été à cent lieues de là.
—M. Piron est véritablement un homme plein de sérieux et d'intelligence, Isabelle, dit Madame Norand d'un ton péremptoire, tandis que son hôte sortait de Maison-Vieille.
—Certainement, grand'mère, répondit machinalement Isabelle qui remettait de l'ordre dans le salon.
Elle aurait tout aussi bien déclaré que M. Piron était un modèle de distinction et d'esprit, car la constatation de sa grand'mère lui était parvenue à travers un rêve.