Madame Norand était demeurée debout près de la porte, suivant du regard les allées et venues de sa petite-fille. Au moment où elle passait près d'elle, sa main ferme, presque dure, se posa sur l'épaule d'Isabelle.
—Avez-vous bien profité des excellents conseils donnés par notre voisin pour l'élevage des volailles? demanda-t-elle en braquant son regard perçant sur le blanc visage de la jeune fille. Il sera bon que vous étudiiez à fond cette question, car certainement vous aurez bientôt à utiliser ces connaissances. Votre éducation est toute à faire au sujet des travaux de la campagne… Et, tenez, j'ai trouvé un excellent moyen. Dès demain, je ferai installer ici une basse-cour dont vous aurez la charge. Ce sera votre apprentissage de dame de campagne… Pourquoi me regardez-vous de cet air stupéfait?… Je suppose que vous ne vous croyez pas destinée à vivre à la ville, car tel n'est pas mon dessein… Répondez-moi donc, Isabelle! dit-elle, saisie d'une sorte d'impatience devant le visage impassible qui se tournait vers elle.
—Je ne sais à quoi je suis destinée, mais j'aime mieux la campagne que la ville, répondit paisiblement Isabelle sans détourner son regard des yeux dominateurs qui essayaient de lire en elle.
Une expression satisfaite se répandit sur la physionomie de Madame Norand. Sa main quitta l'épaule d'Isabelle et elle sortit du salon pour gagner la galerie. Tout en s'asseyant à sa table de travail, elle murmura d'un ton de triomphe:
—Je l'ai véritablement bien conduite. Elle est ce que j'ai voulu la faire… oui, je ne puis en douter. Froide, indifférente, prosaïque… elle sera heureuse avec lui, car elle ne sait pas souffrir… Si je me trompais pourtant, et si Marnel avait raison!… Mais non, je sais lire dans ses yeux, et ils ne m'ont pas trompée. Elle n'a plus de coeur; plus d'aspirations vers l'idéal… L'idéal! fit-elle avec un ironique éclat de rire. Quelle chimère!… Les chrétiens l'appellent Dieu… mais ils sont fous. Il n'y a de véritable que ce qui tombe sous nos sens, et Isabelle le sait bien, grâce à moi. Elle sera heureuse…
Son regard chargé de défi orgueilleux se leva vers la fenêtre ouverte qui laissait voir un pan de ciel étoilé.
—… Il n'y a rien… rien plus haut que nous. Nous sommes nous-mêmes notre vie et pouvons tout par la force de notre volonté.
… Accoudée à une fenêtre du premier étage, une jeune fille songeait devant la voûte sombre où tremblaient les étoiles… Elle songeait, et les vers du poète revenaient à ses lèvres:
Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:
Avec trop de mérites il vous plut la former
Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer.