Par une lumineuse matinée de juillet, Isabelle quitta dès six heures Maison-Vieille pour aller faire quelques emplettes au village. Elle marchait vite, aspirant avec délices l'air chargé de senteurs agrestes. Au-dessus de sa tête, le ciel immuablement pur déployait sa splendeur, moins écrasante à cette heure matinale que durant les après-midi étouffantes. Le torrent aux reflets d'acier roulait, un peu alangui, semblait-il, entre ses rives sombres, et, à la droite d'Isabelle, les feuilles des châtaigniers s'agitaient sous une brise légère.

La jeune fille passa devant la Verderaye. Un rapide regard lui permit de constater que le jardin était désert, et elle continua sa route avec un léger soupir. Il lui avait été impossible depuis huit jours de quitter Maison-Vieille pour voir celles qui étaient devenues ses amies, pour entendre leurs réconfortantes paroles et les lectures sérieuses et attachantes faites maintenant par Gabriel. L'installation de la basse-cour, un peu retardée par une indisposition de Madame Norand, avait enfin été exécutée, et cette nouvelle charge était venue s'ajouter aux multiples besognes d'Isabelle. Il lui avait fallu accompagner Rosalie dans les fermes avoisinantes pour choisir les volatiles, puis s'initier aux soins à leur donner sous la direction de la vieille gardienne de Maison-Vieille. En même temps, Madame Norand avait ordonné à sa petite-fille une multitude de changements, de nettoyages en prévision de l'arrivée peut-être prochaine d'un hôte parisien… Enfin, tout s'était réuni pour accabler de fatigue et de travail la pauvre Isabelle. Ses yeux cerclés de noir en témoignaient, comme aussi le pli amer de ses lèvres et la morne tristesse de son regard démontraient clairement une reprise de cet ennui profond si atténué par l'influence de la famille Brennier.

… Ayant terminé ses commissions, Isabelle traversa la petite place du village. Comme elle allait dépasser l'église, la porte s'ouvrit lentement et Antoinette Brennier parut sur le seuil. Du premier coup d'oeil, Isabelle constata son extrême pâleur, l'altération de ses traits et une larme encore brillante sous ses cils bruns… Mais en reconnaissant sa jeune voisine, Antoinette sourit—un faible sourire qui effaça néanmoins l'intense mélancolie de son regard.

—Enfin, je vous revois, Isabelle! Qu'y a-t-il eu pour vous tenir éloignée si longtemps?

Lorsqu'Isabelle lui en eut expliqué la raison, Antoinette dit d'un ton hésitant:

—Nous aurions été volontiers vous voir à Maison-Vieille, mais… il me semble que cela aurait déplu à Madame Norand. Me suis-je trompée, Isabelle?

—Non, vous avez eu raison, Antoinette, répondit franchement la jeune fille. Ma grand'mère ne supporterait jamais de relations trop suivies, une amitié trop vive…

—Mais alors, mon enfant, vous lui désobéissez en nous voyant si souvent!… Cela est mal, il me semble, Isabelle.

Les petites mains nerveuses d'Isabelle saisirent brusquement celles de
Mademoiselle Brennier.

—Non, non, ne dites pas cela!… Jusqu'à ces derniers mois, je n'avais trouvé autour de moi que le vide affreux. Vous avez mis un peu de lumière dans ma triste existence, j'ai compris en vous voyant tous que la bonté et l'amour n'étaient pas de vains mots, quoi qu'elle en dise… elle, qui est ma grand'mère!… Non, je n'ai pas à lui obéir en cela!… Je ne le ferai pas, Antoinette… jamais! dit-elle d'un ton contenu mais vibrant d'une indomptable énergie.