Un léger soupir gonfla la poitrine d'Antoinette et sa main se posa, caressante, sur le bras de la jeune fille.
—Je ne vous y forcerai pas, ma chère petite amie. Peut-être avez-vous raison… Etes-vous pressée de rentrer?
—Non, j'ai servi ma grand'mère avant de sortir et j'ai fort avancé mon ouvrage hier.
—Eh bien! venez avec moi chez une vieille femme que je visite parfois, si toutefois les pauvres ne vous font pas peur. Ensuite, nous reviendrons ensemble et nous irons trouver Danielle qui a une importante nouvelle à vous apprendre.
Elle souriait doucement, mais il sembla à Isabelle qu'un pli douloureux s'était formé sur ce beau front élevé.
Madame Norand avait soigneusement enseigné à sa petite-fille l'inanité et le danger de la compassion envers les pauvres. Leur donner un peu de son argent, c'était là un devoir de société auquel on ne pouvait se soustraire… mais y ajouter de son coeur, voilà qui était une vaine sentimentalité témoignant d'un esprit exalté et ne pouvant amener que désillusions et souffrances.
Isabelle n'avait donc jamais abordé la misère, et l'entrée dans cette chaumière délabrée fut pour elle une révélation, comme aussi la patience, la souriante bonté d'Antoinette envers cette pauvresse malade et aigrie par la souffrance. Elle comprit alors les exquises douceurs de la charité chrétienne, elle mesura du regard l'épouvantable abîme d'égoïsme et d'indifférence au bord duquel l'avaient attirée les théories de son aïeule. Si les pieuses exhortations d'Antoinette produisirent un apaisement dans le coeur ulcéré de la vieille femme, elles pénétrèrent plus profondément dans l'âme de la jeune fille belle, riche et sans croyances qui les écoutait avidement.
—Que de misère dans le monde! soupira-t-elle en sortant de la pauvre chaumière. Oh! Antoinette, vous m'apprendrez à aimer les pauvres, à les soigner, à les servir. Maintenant, je ne pourrais vivre indifférente à leur sort.
… En entrant dans le jardin de la Verderaye, Antoinette et sa compagne aperçurent Danielle occupée à soigner ses fleurs. Ses mains longues et fortes, un peu brunies, enlevaient les tiges flétries et les jetaient dans une corbeille posée à terre… Sa taille vigoureuse, courbée vers le sol, se redressa vivement au bruit des pas qui se rapprochaient, et son visage se montra aux arrivantes, éclatant de santé et avenant comme à l'ordinaire, avec, au fond des prunelles, un rayonnement qui frappa Isabelle.
—Danielle, je t'ai amené notre amie pour que tu lui apprennes la grande nouvelle, dit Antoinette. Au revoir, chère Isabelle, et tâchez d'être moins occupée pour venir nous voir un peu.