Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu… Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit à peine la bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa vivacité habituelle et son allure décidée. Irène, la plus frondeuse de la famille, se montrait vis-à-vis de son frère aîné la plus souple, la plus humblement déférente… Et Myrtô se demandait si c'était pour ce motif que le prince Milcza semblait lui témoigner une sorte d'antipathie.

A partir de ce jour, il vint presque chaque après-midi chez sa mère, à l'heure du thé. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort apprécier la lecture que sa cousine faisait généralement à la comtesse. La voix pure, si profondément harmonieuse de Myrtô, sa diction remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune fille.

—Je vous écouterais jusqu'à ce soir, Myrtô, dit-il un jour. Mais je crains que nous abusions de vous. Désormais, vous ne lirez plus si longtemps.

Elle sentait en lui un changement indéfinissable. Froid et taciturne toujours, indifférent pour ses soeurs et pour Renat au point de paraître parfois ignorer leur présence, simplement correct vis-à-vis de Myrtô, il mettait cependant, en s'adressant à elle, un peu de douceur dans son regard et dans sa voix… Et elle avait à certains moments l'impression d'être de sa part l'objet d'un intérêt particulier, d'une sorte de grave sollicitude, qui était peut-être chez lui une marque de reconnaissance qu'il lui gardait.

Chez la comtesse et ses enfants, l'inquiétude grandissait chaque jour en voyant l'approche de l'hiver. Le prince Milcza ne faisait pas allusion au séjour habituel de sa mère à Vienne. Il semblait s'accoutumer définitivement à cette visite de l'après-midi dans le salon de la comtesse, et celle-ci, aussi bien que ses filles, voyait avec effroi la perspective d'un hiver à Voraczy.

En les entendant se lamenter sur ce sujet, Myrtô avait peine à retenir les paroles indignées qui lui montaient aux lèvres. N'auraient-elles pas dû se trouver assez heureuses de le voir peu à peu se reprendre à la vie? N'auraient-elles pas dû êtres prêtes à sacrifier leurs plaisirs futiles à cet être si cruellement frappé, qu'un peu d'affection discrète eût peut-être touché peu à peu?

—Moi, j'aimerais mieux demeurer à Voraczy, disait Renat. Nous y resterons tous les deux, voulez-vous, Myrtô?

—Tous les trois, ajoutait Mitzi en appuyant sa tête blonde sur le bras de sa cousine.

Le charme de Myrtô agissait sur les deux enfants, ils s'attachaient de plus en plus à elle, et l'impétueux Renat lui obéissait mieux qu'à tout autre.

Une après-midi que la comtesse et ses filles aînées s'étaient rendues dans un domaine voisin, Myrtô emmena les enfants assez loin, dans la campagne, laissant Fraulein Rosa à sa correspondance. La jeune fille et ses petits compagnons, après avoir marché quelque temps, s'arrêtèrent au bord d'une petite rivière. Les gardes du prince Milcza n'avaient pas passé par ici, les berges étaient couvertes de fleurs d'arrière-saison… Tandis que Myrtô s'asseyait sur un tronc d'arbre couché à terre et prenait son ouvrage, les enfants s'occupèrent à faire une ample cueillette qu'ils vinrent déposer aux pieds de leur cousine.