De la voiture qui l'emportait vers la gare, Myrtô put, quelque temps, apercevoir la magnifique résidence, entourée de ses futaies séculaires, surmontée de la bannière blanche et verte qui annonçait la présence du maître… Et une tristesse profonde descendit dans son âme, à la pensée de cette autre âme qu'elle avait devinée élevée et ardente, et qui allait demeurer seule avec ses regrets, et ses douloureux souvenirs, sans la réconfortante lumière de la foi.
—Mon Dieu, donnez-moi de souffrir, s'il le faut, afin que vous lui accordiez ce don sans lequel il ne peut être sauvé! dit-elle intérieurement, dans un élan de tout son jeune coeur fervent.
CHAPITRE XII
Les bûches du foyer flambaient joyeusement, les grandes lampes voilées de vert pâle répandaient leur lueur atténuée sur une partie du vaste salon aux tentures sombres, aux meubles somptueux et sévères. Cette douce clarté enveloppait aussi, près de la cheminée, le paisible visage, les bandeaux blond cendré de Fraulein Rosa; elle découpait, sur la tenture de la tapisserie foncée, le pur profil de Myrtô et donnait à sa lourde chevelure une délicate teinte d'or pâle.
L'institutrice lisait… ou plus exactement était censée lire. En réalité, elle sommeillait, et Myrtô avait parfois un léger sourire en la voyant sursauter, reprendre son livre, puis, un instant après, le laisser retomber.
La jeune fille, elle, était tout à fait éveillée, elle travaillait activement à une petite jupe de chaud lainage, qui irait, demain, réjouir une enfant pauvre pour son jour de Noël. Elle devait se hâter, la veillée s'avançait, bientôt arriverait le moment de s'apprêter pour la messe de minuit.
Tout en travaillant, elle repassait dans son esprit les mois écoulés. Ils lui avaient apporté bien des petites amertumes… Tout d'abord de la part d'Irène, dont la jalousie et la malveillance s'étaient accrues à dater d'un jour où Myrtô, rentrant d'une cérémonie à la cathédrale, s'était trouvée en face d'un groupe élégant sortant du salon de la comtesse. Celle-ci, devant la surprise de ses hôtes, avait pris le parti de présenter Myrtô. Or, il y avait là un jeune officier qui portait le nom de Gisza. En entendant la comtesse Zolanyi dire: "Mademoiselle Elyanni, la fille de ma pauvre cousine Hedwige Gisza", il s'était écrié:
—Mais alors, nous sommes cousins, Mademoiselle?… J'en suis absolument charmé, et j'ose espérer avoir de nouveau le plaisir de vous présenter mes hommages.
Lorsque Myrtô s'était éloignée, on avait fort complimenté la comtesse sur la beauté, la grâce patricienne et l'aisance si naturelle de sa jeune parente. Le comte Mathias Gisza ne s'était pas montré le moins enthousiaste, et Irène avait reporté sur Myrtô la colère inspirée par l'admiration de son cousin pour cette "étrangère", ainsi qu'elle la traitait intérieurement.
Terka, jusque-là plus bienveillante à l'égard de Myrtô, avait peu à peu changé en s'apercevant que Mitzi, sa préférée et son inséparable, s'attachait ardemment à sa cousine. Elle aussi, pour un autre motif, devenait jalouse de la jeune fille et lui témoignait une grande froideur, presque aussi pénible que les mots piquants ou acerbes de sa cadette.