La comtesse Gisèle demeurait heureusement toujours la même, mais elle ne s'apercevait pas—ou ne voulait pas s'apercevoir—de l'hostilité de ses filles envers Myrtô. Sa nature un peu molle et indifférente ne se préoccupait pas que la jeune fille en souffrît, et d'ailleurs sa faiblesse pour ses enfants lui interdisait envers eux le moindre blâme.
Certaines compensations étaient réservées à Myrtô dans l'existence presque austère, privée de distractions, qui était la sienne au palais Milcza, côte à côte avec la vie mondaine de ses cousines. Outre l'affection de Mitzi, elle possédait celle de Renat, sur lequel elle prenait décidément une réelle influence. De plus, elle avait acquis la sympathie de Fraulein Rosa, excellente et placide personne, avec laquelle elle perfectionnait son allemand et causait fréquemment de littérature, sujet cher à la Bavaroise qui avait fait de très fortes études.
Depuis quatre jours, la famille Zolanyi s'était transportée à Budapesth, ainsi qu'elle en avait coutume chaque année pour les fêtes de Noël. Elle s'était installée dans le vieux palais que le prince Milcza y possédait, et qu'il laissait à leur disposition, comme ses demeures de Paris et de Vienne. Ce matin, la comtesse et ses enfants étaient partis pour passer la veillée et le jour de Noël au château de Selzy, à quelques kilomètres de Budapesth. Il n'avait pas été un instant question d'emmener Myrtô, bien que les châtelains de Selzy fussent des parents des Gisza… Et la jeune fille restait seule pour cette fête de Noël avec Fraulein Rosa, dans le grand vieux palais austère où flottait le souvenir des ancêtres du prince Arpad.
Sa pensée, maintenant, s'en allait vers Voraczy. Que serait pour "lui" cette fête si douce, si infiniment consolante pour les coeurs chrétiens? Son âme était-elle encore révoltée, ou bien s'apaisait-elle peu à peu?
Les nouvelles de Voraczy étaient fort rares et fort succinctes. La comtesse avait écrit plusieurs fois à son fils, il lui avait répondu par des billets très brefs ne donnant aucun détail sur lui-même. C'était une lettre de Katalia à Thylda, sa nièce et filleule, que les Zolanyi et Myrtô avaient appris les rapports plus fréquents du prince Milcza avec le Père Joaldy, les excursions du jeune magnat à travers son domaine de Voraczy, les instructions données aux ispans pour améliorer le sort de ceux qui y vivaient. La femme de charge, étant fort discrète par nature, et connaissant d'ailleurs la haine du prince Milcza pour les racontars, s'étendait fort peu sur ces nouvelles. Mais, telles qu'elles étaient, elles avaient mis au coeur de Myrtô une joie et un espoir. Si le prince sortait de lui-même, s'occupait d'autrui, des humbles et des petits dont il était responsable devant Dieu, il était à peu près certainement sauvé.
Miklos, selon sa promesse, avait écrit à Myrtô, en lui apprenant que le prince Milcza l'avait pris à son service particulier et qu'il se trouvait maintenant heureux, si heureux! Son maître était très bon pour lui, il ne lui témoignait plus jamais la dureté d'autrefois.
"Et je vous remercie de tout mon coeur, Mademoiselle Myrtô, achevait l'enfant. Je prie tous les jours pour que le bon Dieu vous rende heureuse, et que Son Excellence devienne moins triste."
Triste, il l'était sans doute plus encore en ces jours de fêtes familiales, le pauvre prince, seul dans sa demeure magnifique. Le souvenir de son petit Karoly devait lui revenir plus intense, plus poignant…
Myrtô prêta tout à coup l'oreille. La porte qui faisait communiquer ce salon avec la pièce voisine était ouverte, et, du vestibule, un bruit de voix arrivait jusqu'à elle.
—Fraulein, écoutez!… On croirait presque… oui, vraiment, on croirait la voix du prince Milcza!