Elle se sentait vivement irritée du persiflage d'Irène, et peut-être plus encore de la satisfaction à peine déguisée dont témoignait la physionomie de ses cousines… Et cependant tout ce luxueux bien-être, tous ces plaisirs qui leur étaient indispensables se trouvaient dus à la générosité du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait été dur et autoritaire… Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour par lui à Myrtô, il eût peut-être agi autrement s'il avait trouvé en elles des caractères sérieux et fermes, avec le désir d'adoucir par leur affection sa triste existence, et il était certain qu'il ne leur savait aucun gré de leur extrême souplesse à son égard.
* * * * *
L'ère des étonnements n'était pas close pour la comtesse Zolanyi et ses filles. Le prince Milcza, décidément, aimait les décisions soudaines et mystérieuses… Une lettre de Katalia à sa filleule vint apprendre au palais Milcza cette stupéfiante nouvelle: le prince avait quitté Voraczy, accompagné de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager, croyait-on.
Un mois plus tard, la comtesse reçut de son fils un billet, laconique toujours, et timbré de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en Algérie, le prince Arpad s'était installé dans l'hôtel depuis si longtemps délaissé par lui.
Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent bientôt qu'il avait fait sa réapparition dans les salons aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littéraires autrefois fréquentés par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus flatteur empressement.
—C'est inouï! s'écria la comtesse Gisèle en apprenant cette nouvelle. Aurais-je jamais pensé pareille chose!… On croirait positivement que c'est la mort de son fils qui l'a enlevé à sa misanthropie!… Et pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'était cela, me semble-t-il. Quand je songe comme il était encore sombre et étrange à notre départ de Voraczy!
—Oui, il est réellement incompréhensible! déclara Irène. Je le croyais désespéré… pas du tout, c'est une résurrection! On viendrait maintenant me dire qu'il songe à un second mariage que je n'en serais pas étonnée.
Ces mots furent prononcés avec une sorte d'irritation contenue, dont Myrtô ne s'expliqua pas la raison, mais qui eût été comprise de quiconque aurait pensé à ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait pour héritiers naturels son frère et ses soeurs. En admettant que ses domaines patronymiques retournassent à sa famille paternelle, il lui restait encore de quoi combler les rêves les plus ambitieux de Terka et d'Irène… Et cet éblouissant mirage s'évanouirait devant la perspective d'une seconde union.
CHAPITRE XIII
Un doux soleil printanier chauffait les champs déjà verdoyants, éclairait les sombres frondaisons des forêts, jetait un miroitement sur la rivière qui courait le long de la route, entre les buissons fleuris. Les senteurs champêtres, saines et douces, parfumaient la brise légère qui venait caresser le visage rosé de Myrtô et soulever ses cheveux dorés.