Oh! cet air de Voraczy, combien elle l'aimait! Elle revenait pourtant de Naples, où la comtesse Gisèle, à la suite d'une bronchite dont elle ne pouvait se remettre, avait dû aller finir l'hiver, dans la demeure d'une soeur du défunt comte Zolanyi. Mais la ville admirable, son soleil, toutes les merveilles de ses environs n'avaient pu empêcher Myrtô d'aspirer secrètement au jour où elle reverrait de nouveau Voraczy.
Elle allait y atteindre maintenant. Comme l'année précédente, la voiture suivant celle où la comtesse se trouvait avec ses filles l'emmenait vers le château en compagnie de Fraulein Rosa et de Renat.
Voraczy était encore privé de son maître. Le prince Arpad, après un nouveau voyage, cette fois dans les pays scandinaves, avait regagné Paris. De là, il avait écrit à sa mère en lui demandant quand elle comptait partir pour Voraczy, où lui-même, disait-il, avait l'intention de retourner incessamment. Cette lettre avait fait se hâter quelque peu la comtesse Gisèle, qui se fût volontiers attardée à Vienne à son retour de Naples.
Mais quelques jours avant le départ, en parcourant un journal, elle était tombée sur cet entrefilet:
"Le Bois a failli être, hier, le théâtre d'un grave accident. Le comte de Lorgues et sa fille, la charmante veuve du vicomte de Soliers, le sportsman bien connu, faisaient une promenade à cheval en compagnie du prince Milcza, le jeune magnat hongrois dont toute la haute société parisienne a accueilli avec allégresse la réapparition. Au détour d'une allée, le cheval de Madame de Soliers, qui donnait depuis quelque temps des signes d'agitation, prit peur devant un poteau et s'emporta. Le prince Milcza, dont la merveilleuse adresse de cavalier est bien connue, lança son cheval à sa poursuite. Il réussit à atteindre l'animal emporté et à l'arrêter, au risque d'être lui-même entraîné. Madame de Soliers en a été quitte pour une très vive émotion, mais son sauveur a eu l'épaule gauche violemment froissée dans l'effort fait pour maintenir la bête furieuse."
La comtesse avait immédiatement télégraphié à son fils. Elle en avait reçu cette réponse: "Souffre beaucoup, mais n'ai absolument rien de grave. Compte toujours être à Voraczy à date fixée."
Cependant aujourd'hui, quand la comtesse était arrivée à la petite gare, un domestique lui avait remis une dépêche arrivée le matin, et dans laquelle son fils l'informait qu'il ne serait à Voraczy que le surlendemain.
—Serait-il plus souffrant?… Ce journal n'était peut-être pas bien renseigné, Arpad a pu avoir quelque chose de grave.
Ces craintes de la comtesse, Myrtô les partageait un peu, et elles couvraient d'un voile la satisfaction de ce retour à Voraczy.
Comme l'année précédente, toute la domesticité était groupée sur le grand perron, une partie en costume national, l'autre revêtue de cette élégante livrée blanche à parements couleur d'émeraude qui était celle du prince Milcza.