La jeune fille s'assit près d'une fenêtre ouverte et décacheta rapidement l'enveloppe d'un violet vif, qui était la couleur préférée de Madame Millon, car elle l'arborait fréquemment sur ses chapeaux.

"Chère Mademoiselle Myrtô,

"Voilà plus de huit jours que je voulais vous écrire, mais Albertine a été prise tout d'un coup d'une mauvais fièvre, et nous avons eu tant d'inquiétudes et de tracas que je ne savais plus trop où en était ma pauvre tête. Mais ma chère fille va, aujourd'hui, le mieux possible, et je viens maintenant vous raconter la visite que nous avons reçue, voilà une douzaine de jours—celle du prince Milcza, votre cousin, mademoiselle Myrtô.

"Vous pensez si nous en avons été abasourdies, tout d'abord! Ah! quel bel homme!… et comme on comprend bien, en le voyant, ce que c'est qu'un vrai grand seigneur! Mais il s'est montré si aimable, si simple, que notre embarras est bientôt parti. Il nous a dit qu'étant venu sur la tombe de Madame Elyanni avant son départ pour la Hongrie, il avait pensé à monter jusque chez nous afin de pouvoir donner de nos nouvelles à sa cousine, qui nous avait en grande affection. Dame, nous avons causé de vous, mademoiselle Myrtô! Les oreilles ont dû vous en tinter, là-bas. Je lui ai montré l'ancienne chambre de votre pauvre maman, il est resté un instant, tout rêveur, sur le petit balcon vitré où il y a toujours vos roses, Mademoiselle, et où, en souvenir de vous, je cultive, dans une petite caisse, de ce muguet que vous aimiez tant. J'ai raconté tout cela à votre cousin, et aussi comme vous travailliez ferme et comme vous étiez dévouée à votre chère maman. Il paraissait très intéressé, et j'ai bien compris qu'il appréciait sa cousine à sa juste valeur…

"Au premier moment, la vue de notre cher petit Jean a paru lui être pénible. J'ai bien vu qu'il pensait à son pauvre ange, et j'ai voulu faire sortir l'enfant. Mais il l'a pris sur ses genoux et l'a fait causer avec beaucoup de bonté. Le petit est fou de "mon prince", comme il dit, il ne parle plus que de lui, et j'ai dû lui promettre solennellement de faire un voyage en Hongrie… quand nous aurions gagné le gros lot!

"C'est qu'il sait s'y prendre pour ensorceler son monde, ce prince Milcza! Figurez-vous que mon gendre—un terrible démocrate en paroles,—m'a déclaré après sa visite:

"—Si tous les gens de la haute étaient comme celui-là, à la bonne heure! Ce qu'il est aimable, ce prince-là, malgré son chic et son grand air!"

"Et il n'a rien eu de plus pressé que d'aller colporter dans tout le quartier qu'il avait reçu la visite d'un prince hongrois, si riche qu'il ne connaissait même pas tous ses revenus. Mais il fallait le voir racontant ça en se rengorgeant! Ah! les farceurs que ces démocrates!

"Le lendemain, nous avons vu arriver un beau jouet pour l'enfant, accompagné d'une carte du prince Milcza. Comme Albertine se sentait déjà souffrante, mon gendre est allé seul avec le petit à l'hôtel Milcza, d'où il est revenu très enthousiasmé par l'accueil cordial qu'il avait reçu.

"Une voisine, qui a été ces jours-ci au cimetière, m'a dit que la tombe de vos pauvres parents était couverte de fleurs magnifiques. C'est lui sans doute qui l'a fait orner ainsi."