—Je suis désolée, ma cousine! Mais je me suis trouvée retardée…

—Enfin, vous vous en expliquerez avec lui! Il a d'ailleurs dit aussitôt: "Myrtô n'a pu être retenue que par un devoir… à moins qu'elle ne se soit trouvée souffrante!" C'est pour m'assurer de la non-existence de ce dernier motif que je suis entée chez vous en passant… Vous me voyez encore toute stupéfiée, Myrtô! Il est tellement changé! Le voilà redevenu le prince Milcza d'autrefois—le prince charmeur, comme on l'appelait à Paris et à Vienne. Il semble plus jeune, il a dépouillé cette apparence glacée qui nous semblait si pénible, il s'est montré vraiment aimable pour tous. Je crois qu'Irène doit avoir bien deviné… que l'idée d'un second mariage n'est pas étrangère à cette transformation. Peut-être la vicomtesse de Soliers… Elle est fort bien, et surtout très intelligente, douée d'un esprit piquant… Enfin, nous verrons. Pour le moment il nous suffit de noter les changements dont nous allons être les témoins… enchantés, du reste. Mon fils m'a informée que désormais le dîner, auquel il prendra part, aura lieu dans la salle des Banquets, comme autrefois, mais sans la tenue du soir lorsque nous ne serons qu'entre nous, car il tient, m'a-t-il dit, à conserver à ce repas un caractère intime. Vous pourrez donc, Myrtô, vous habiller comme à l'ordinaire.

L'avis était superflu, Myrtô n'ayant qu'une seule robe tant soit peu élégante, qu'elle mettait chaque jour pour le dîner et qui aurait fait pauvre figure près des robes ouvertes de ses cousines, si le prince Milcza avait voulu maintenir le grand apparat qui présidait jadis à ce repas du soir.

Elle descendit quelque temps avant le dîner, dans l'intention de ranger son ouvrage qu'elle se rappelait avoir laissé dans le salon où se tenaient la comtesse et ses enfants. La pièce n'était, ce soir, que faiblement éclairée. En revanche, le salon voisin—le salon des Princesses, comme on le désignait—se trouvait brillamment illuminé.

Comme Myrtô achevait d'enfermer sa broderie dans un sac à ouvrage, le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans ce salon la fit se retourner un peu… C'était le prince Milcza qui entrait.

Non pas le prince Milcza jusque-là connu de Myrtô, mais celui du portrait vu par elle à Paris. Sa mère avait raison, il semblait rajeuni. Cette impression était-elle due à la coupe élégante de sa coiffure autrefois un peu étrange, à la recherche discrète de sa tenue, jadis simplement correcte et tout à fait éloignée de la mode, à son allure plus vive, plus décidée?… ou bien à l'expression adoucie de sa physionomie et à l'absence de ce pli amer des lèvres, de cette sombre tristesse du regard que Myrtô avait encore remarqués, bien qu'atténués et intermittents, pendant la veillée de Noël?

Elle pouvait l'observer à son aise, car il s'était arrêté au milieu du salon, en jetant un coup d'oeil autour de lui…. Et voici qu'elle n'osait avancer, saisie d'une gêne étrange devant le prince Milcza si différent de l'être souffrant et révolté qui avait si profondément ému son âme charitable.

Mais il vit tout à coup la mince silhouette vêtue de noir qui se dessinait au milieu de la pièce voisine, dans la clarté atténuée. Il eut une exclamation joyeuse et s'avança vivement, les mains tendues…

—Enfin, Myrtô! Savez-vous que j'ai fort envie de vous adresser des reproches?

Tout en parlant ainsi d'un ton de bonheur contenu, il s'inclinait et portait à ses lèvres la main de la jeune fille.