—Comment cela? interrogea la vicomtesse avec un empressement curieux.
—J'ai monté trop franchement mon peu de sympathie pour elle, cela a sufi pour que je sois bonne à pendre aux yeux du prince, qui ne voit plus au monde que sa cousine. Elle a pris sur lui l'influence que possédait le petit Karoly, mais une influence bien augmentée, car il résistait à l'enfant et lui imposait à l'occasion sa volonté, tandis qu'il ne refuse rien à Myrtô. Ah! elle n'aurait qu'un mot à dire, elle, pour obtenir toutes les fêtes qu'elle voudrait! Mais elle s'en garderait bien, parce qu'elle sait que c'est son affectation de simplicité, de sérieux et de piété qui a pris au piège le prince Milcza.
La jeune veuve secoua la tête.
—Affectation est de trop, comtesse. Malheureusement pour vous, Mademoiselle Elyanni est sincère, admirablement sincère, et c'est ce qui fait sa force et son charme irrésistible. Voyez-vous, il n'y a guère à espérer que le prince Milcza change d'avis, je m'étonne seulement que leurs fiançailles ne soient pas déjà chose accomplie.
—Il ne s'agit peut-être, après tout, de la part du prince, que de témoignages de reconnaissance exagérés pour ce qu'il croit devoir à Myrtô.
Madame de Soliers eut un sourire ironique.
—Ne cherchez pas à vous bercer d'illusions, comtesse. La reconnaissance n'a que fort peu à voir dans les sentiments de votre frère à l'égard de sa cousine. Vous avez certainement aussi bien que moi la transformation de son regard lorsqu'il se pose sur elle, l'intonation particulière de sa voix lorsqu'il s'adresse à elle? Hier, je ne sais à quel propos, une ombre était tombée sur sa physionomie, un pli barrait son front. Sa cousine entre, elle le regarde.—Quels yeux admirables elle a, si profonds, et si pleins de lumière!—Aussitôt, plus d'ombre, un visage soudain éclairé… Autre symptôme: il s'assombrit chaque fois qu'il voit s'empresser près d'elle le comte Gisza ou Miheli Donacz, votre jeune et déjà célèbre poète national, qui a chanté Mlle Myrtô en des vers délicieux. Enfin, maints détails m'ont révélé, depuis ces huit jours, ce que vous savez aussi bien que moi: l'amour profond, souverain du prince Milcza pour sa cousine.
En remontant dans son appartement après cette conversation avec Irène, la vicomtesse songeait, un sourire moqueur aux lèvres:
—Hum! la petite comtesse est furieusement jalouse de sa cousine!…
Elle a de la chance, cette jolie Myrtô! Elle aura vraisemblablement à
choisir entre le poète, le comte Gisza et le prince Milcza.
Naturellement, ce sera ce dernier…
Les lèvres de Madame de Soliers eurent un pli d'amertume tandis quelle murmurait: