Myrtô s'en allait comme en un rêve, les pensées s'entrechoquaient dans son cerveau… Elle se trouva tout à coup devant le temple grec, elle gravit les degrés et s'arrêta sur le péristyle.
Elle se trouvait près de la colonne où il était appuyé au moment où allait se consommer son crime… Et la pensée de cette scène, de l'émotion poignante de ces instants saisit Myrtô, l'envahit, la pénétra de douceur et d'amertume immense…
Elle ouvrit la porte du temple… Une aïeule du prince Arpad avait fait de l'intérieur un sanctuaire dédié aux saints patrons de la Hongrie. Leur effigie était là, taillée dans le marbre… Entre tous, Myrtô vénérait la sainte duchesse de Thuringe, et ce fut devant elle qu'elle alla s'agenouiller, ce fut vers son doux visage qu'elle leva ses yeux suppliants.
Que demandait-elle ainsi? Elle ne le savait pas exactement… elle souffrait et elle implorait le secours.
Peu à peu, quelque apaisement descendit en elle. Le compatissant regard de sainte Elisabeth versait un réconfort sur son coeur bouleversé par un mystérieux émoi. Elle joignit les mains en murmurant avec ferveur:
—Ma chère sainte, priez pour lui!… Qu'il soit heureux, que sa chère âme, surtout, soit sauvée… Son bonheur est mon bonheur, je sens que je l'achèterais avec joie par une grande souffrance.
Elle se releva et sortit du petit temple. L'heure s'avançait, on devait s'étonner là-bas de son absence…
Mais elle s'arrêta encore sur le péristyle. De nouveau, le souvenir de ce qui s'était passé là l'étreignait, à la fois douloureux et si doux…
Combien, depuis lors, il avait su délicatement lui témoigner sa reconnaissance!… Car elle avait compris qu'il ne la remerciait pas seulement de son dévouement pour son fils, mais plus encore, peut-être, de son intervention en cette minute tragique qui allait décider de son éternité. C'était par reconnaissance qu'il l'entourait d'attentions chevaleresques, par reconnaissance qu'il se montrait si empressé à prévenir tous ses désirs charitables, par reconnaissance encore qu'il mettait tant de charme pénétrant dans son regard et dans sa voix, qu'il les adoucissait si bien pour elle comme autrefois pour Karoly.
Elle lui avait fait du bien, il le lui avait dit plusieurs fois. Ne devait-elle pas remercier Dieu d'avoir été choisie comme l'instrument, bien humble et bien imparfait, dont il s'était servi pour donner un peu de paix à cette âme révoltée?… Maintenant, une autre continuerait la tâche. L'épouse aimée pourrait beaucoup si elle savait comprendre cette âme vibrante sous son apparence altière et froide, ce coeur qui avait, unies à une virile énergie, des délicatesses presque féminines, et d'immenses ressources d'affection, comme l'avait prouvé son ardent amour paternel.