—Arpad, ne dites pas cela! Je ne suis rien…

—Si, je le dis, je le répète! Dieu a mis en vous, en votre âme si pure, un admirable reflet de sa lumière. Il a permis que vous soyez son intermédiaire près d'un pauvre pécheur révolté contre Lui. J'ai ressenti votre influence dès les premiers moments où je vous ai connue; elle me pénétrait peu à peu, et moi, qui avais juré une éternelle défiance à toutes les femmes, j'essayais de m'y soustraire en mettant, par ma froideur et ma dureté, une plus grande distance entre nous. Vous m'avez dit, Myrtô, que j'étais jaloux de l'affection de mon fils pour vous. C'est vrai… Mais surtout, je me révoltais devant ce charme qui attirait à vous tous les coeurs, devant la droiture, la délicieuse simplicité, la bonté incomparable de cette petite âme vaillante… Et savez-vous de quoi je vous ai le plus admirée? C'est de votre bravoure, de votre intrépidité devant moi, qui ne voyais que fronts courbés et adhésions serviles à toutes mes volontés, celles-ci fussent-elles des injustices.

—Vous aviez pourtant bien envie de me chasser de Voraczy? dit Myrtô avec un doux sourire un peu malicieux. Sans Karoly…

—Myrtô, qu'ai-je été envers vous ce jour-là! Quelle dureté, quelle injustice! Mais je n'aurais pas eu le courage d'aller jusqu'au bout, même si mon petit chéri ne m'avait pas supplié pour vous. Dans ma colère, je vous revoyais si touchante, si maternellement tendre près de lui!… Non, vraiment, je crois que vous n'aviez rien à craindre… Et que dirai-je de ce que vous avez été pour moi, dans ces jours de douleur, de détresse épouvantable!… Près de lui, mon petit aimé, et après!… Mais j'ai compris seulement la profondeur, la puissance du sentiment qui remplissait mon coeur, le jour où je vous ai vue parée de fleurs, petite fée candide et radieuse… Et quelque chose s'est brisé en moi, car j'ai songé du même coup que je n'étais pas libre à vos yeux, que "l'autre" se mettait encore en travers du bonheur entrevu. J'ignorais, en effet, qu'elle fût morte. Le Père Joaldy a fini heureusement par deviner ce qui se passait en moi et m'a prévenu de l'événement. Voilà pourquoi vous m'avez vu à Noël, Myrtô… Et, quoi qu'il m'en coutât, j'ai voulu ensuite renouer avec la société, redevenir jeune pour vous, reprendre intérêt à l'existence, aux mille détails de la vie, aux choses belles et bonnes que Dieu a semées dans le monde, et que je ne savais plus comprendre dans ma souffrance d'orgueilleux révolté… Oh! oui, Myrtô, vous avez été pour moi une lumière, la pure, la rayonnante lumière destinée par la Providence à chasser les ténèbres de ma pauvre âme!

Il la contemplait avec une grave tendresse, et dans la jeune âme de
Myrtô s'épanouissait un bonheur dont l'intensité l'effrayait presque.

—Je suis trop heureuse, Arpad! murmura-t-elle.

—Répétez-le, ma Myrtô!… dites-moi bien que je vous rends heureuse, que vous ne regrettez rien… Vous rappelez-vous comme notre petit Karoly nous a unis dans sa dernière parole? Par la bouche de ce petit ange, Dieu nous destinait ainsi l'un à l'autre.

Le soleil déclinant enveloppait de ses lueurs rosées les fiancés debout sur le péristyle du temple. Un calme impressionnant, presque religieux, régnait dans ce coin du parc qui avait été le lieu de prédilection du petit Karoly.

—Il est très doux, ne trouvez-vous pas, d'avoir échangé ici nos promesses de fiançailles, à cette place même qui nous rappelle un si terrible souvenir?… Oh! ma bien-aimée, qu'ai-je failli faire alors? Quand je pense à cette balle qui vous effleura…

—Laissez ces souvenirs, Arpad! dit-elle en posant doucement sa main sur le bras du prince. Dieu, dans sa bonté, a permis que tout tournât à votre bien… à notre bien… Mais je crois que l'heure avance, et bientôt on va venir à notre recherche, ne le pensez-vous pas?