Un tramway la déposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue où habitait la comtesse… Bientôt la jeune fille s'arrêta devant un ancien et fort majestueux hôtel qui portait, gravées dans un écusson de pierre, des armoiries compliquées. Un domestique en livrée noire fit traverser à Myrtô le vestibule superbe, puis un immense salon décoré avec une splendeur sévère et artistique, et l'introduisit dans une pièce à peine plus petite, tout aussi magnifiquement ornée, mais qui avait un certain aspect familial grâce à une corbeille à ouvrage, à des livres entr'ouverts, à un certain désordre dans l'arrangement des sièges, et aussi à la présence d'un petit chien terrier, blotti dans un niche élégante.
Cette pièce était déserte… Le domestique s'éloigna, d'un pas assourdi par les tapis, et Myrtô jeta un coup d'oeil autour d'elle.
Son regard fur attiré tout à coup par un tableau placé au milieu du principal panneau. Il représentait un jeune homme de haute taille, très svelte, qui portait avec une incomparable élégance le somptueux costume des magnats hongrois. La tête un peu redressée dans une pose altière, il semblait fixer sur Myrtô ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs, qui étincelaient dans un visage au teint mat, orné d'une longue moustache d'un noir d'ébène. Sa main fine et blanche, d'une forme parfaite, était osée sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans le pli de ses lèvres, décelait une fierté intense, une volonté impérieuse et la tranquille hauteur de l'être qui se sent élevé au-dessus des autres mortels.
Du moins, ce fut l'impression première de Myrtô… Et pourtant, quelque chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrtô ne su pas définir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis dans le regard de son modèle.
Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas légers dans le salon voisin, fit retourner Myrtô. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et mince, et une fillette à l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mêmes cheveux d'un blond argenté, les mêmes yeux gris très grands et un peu mélancoliques, la même coupe longue de visage, et le même teint d'une extrême blancheur.
—Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'aînée en tendant la main à Myrtô. Ma mère, en nous racontant hier sa visite, nous avait donné le désir de vous connaître… Mais il faut que nous nous présentions nous-mêmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka.
Presque aussitôt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres enfants, Irène et Renat. Irène était une jeune fille de seize à dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement coiffés, au visage irrégulier, mais assez piquant. Elle était vêtue avec une élégance très parisienne, et semblait poseuse et fière.
Renat, un garçonnet d'une dizaine d'années, lui ressemblait beaucoup, et paraissait en outre d'un caractère difficile, ainsi que Myrtô put le constater pendant le repas. Sa mère semblait le gâter fortement, Fraulein Loenig, une grande blonde à l'air sérieux et paisible, n'avait évidemment aucune autorité sur lui… Ce futur élève promettait de surs moments à Myrtô. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus calme et plus douce.
Myrtô se sentait un peu oppressée dans cette salle à manger magnifique, au milieu des recherches d'un luxe raffiné qui lui était inconnu—recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitôt, sans hésitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la correction de femmes bien élevées, accomplissant un devoir strict, mais aucun élan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mère avait été une Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traitée comme étant complètement de la famille.
Irène surtout semblait froide et altière. Elle prenait, en s'adressant à sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrtô préférait la tranquille indifférence qu'elle croyait saisir sous la réserve de Terka. La comtesse Gisèle lui semblait, de toutes, la mieux disposée à son égard.