—Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez été bonnes, toutes deux!

—Ah! si nous avions pu seulement vous conserver près de nous! soupira
Madame Millon.

Le train s'ébranlait, Myrtô vit bientôt disparaître ces visages amis… Et elle s'enfonça dans le coin du compartiment en se disant qu'une nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commençait pour elle.

La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrtô passa donc sa journée et celle du lendemain à l'hôtel Milcza. L'attitude de ses parentes se précisa telle qu'elle l'avait sentie déjà: chez la comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une réserve polie, chez Irène, une indifférence légèrement dédaigneuse, et à certains instants tant soit peu agressive. Quant à Mitzi, elle semblait se modeler sur sa soeur aînée, et Renat, agité par la perspective du départ, avait autre chose à faire que de s'occuper de celle qu'il appelait la remplaçante de Fraulein.

Myrtô comprit ainsi, dès le premier moment, qu'elle serait moralement isolée dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver une amitié chez ces cousines de son âge qui ne l'acceptaient pas tout à fait comme une des leurs.

Les Zolanyi s'arrêtèrent au passage huit jours à Vienne, où la comtesse avait quelques arrangements à régler. Le prince Milcza possédait dans cette ville un palais magnifique, décoré avec le luxe le plus exquis. Mais, pas plus que dans l'hôtel de Paris, rien ne décelait ici la présence habituelle ou même accidentelle du maître. Terka, à qui Myrtô fit un jour cette remarque en parcourant à sa suite les admirables salons, répondit brièvement:

—Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy.

Dans les rares occasions où la comtesse et ses enfants parlaient du prince, ces derniers désignaient toujours leur frère de cette façon cérémonieuse, et tous, même l'indépendant Renat, prenaient un ton où la déférence se mêlait à une sorte de crainte.

Les voyageurs arrivèrent par une belle soirée de mai à la petite gare qui desservait le château de Voraczy. Deux voitures attendaient. La comtesse et ses filles montèrent dans la première, Myrtô, Fraulein Rosa et Renat dans la seconde, où prirent place aussi les femmes de chambre.

Le crépuscule tombait, Myrtô ne vit que vaguement le beau paysage verdoyant qui s'étendait de chaque côté de la large route.