La comtesse s'empressa de faire la présentation, dans l'intention, sans doute, de détourner l'orage, comme disait Irène. Le prince adressa quelques mots polis et froids à Myrtô, qui réussit à répondre sans trop se troubler, malgré l'étrange timidité dont elle était tout à coup saisie.

Le prince Milcza tendit la main à ses soeurs et s'assit de nouveau en face de sa mère. Irène s'avança vers la table à thé pour remplir son office accoutumé. Mais la voix brève du prince s'éleva…

—Laissez Terka nous servir le thé et allez vous recoiffer, Irène.
Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en désordre.

La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester… Myrtô s'était assise près de la table à thé, et, voyant que la comtesse travaillait à l'aiguille, elle prit elle-même un ouvrage commencé.

Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de détachement hautain. Il parut à peine s'apercevoir que Renat, entré doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la main.

Myrtô sentait autour d'elle une atmosphère inaccoutumée. Sur la comtesse comme sur ses enfants, une gêne étrange semblait lourdement peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis près de sa mère, aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin méticuleux que Terka apportait toujours à la confection du thé paraissait se doubler aujourd'hui, comme s'il lui eût fallu absolument atteindre à la perfection… Et en rentrant dans le salon, Irène, si frondeuse en paroles, se glissa silencieusement à sa place, voulant sans doute éviter d'attirer sur elle l'attention de son frère.

C'était la présence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet effet singulier… Myrtô l'éprouvait pour sa part. Mais à cela, rien d'étonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'était pour lui qu'une étrangère, comme il l'avait nettement marqué en l'appelant tout à l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne lui avaient pas refusé le titre de cousine.

En le voyant en pleine lumière, Myrtô avait constaté aussitôt l'extrême ressemblance du prince avec le portrait de l'hôtel Milcza. Seulement, il y avait entre eux la différence qui sépare un homme dans tout l'éclat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vécu et souffert. Le beau visage du prince avait une expression dure et altière, encore accentuée par le pli dédaigneux des lèvres, et il fallait convenir que l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brèves de ce fils et de ce frère n'étaient pas faits pour encourager les épanchements de siens.

Les deux lévriers, qui s'étaient couchés aux pieds de leur maître, se dressèrent tout à coup et s'élancèrent vers une des portes-fenêtres. La comtesse, levant les yeux, dit vivement:

—Ah! c'est Karoly!