—Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut près de lui, le prince Milcza ordonne que nous nous rendions au désir de l'enfant—car le mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa bouche, il faut vous mettre cela dans l'idée, Myrtô. Ni vous, ni moi ne sommes laissées libres de refuser… Allez donc vite rejoindre l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, près du petit temple grec. Par ordonnance médicale, il passe là toutes ses journées dès que le temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous ennuyer… Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez pas une robe noire, il n'aime pas à voir de couleurs sombres près de l'enfant.
—Mais, je ne peux pas… je suis en grand deuil! Murmura Myrtô.
La comtesse eut un geste d'impatience.
—Mettez une robe blanche quand vous irez près de Karoly, vous la quitterez ensuite. Je vous le répète, il n'y a pas à discuter une demande ou un désir du prince Milcza. Dépêchez-vous, l'enfant vous attend avec impatience.
Myrtô regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle portait à Neuilly. Des larmes lui montèrent aux yeux tandis qu'elle s'en revêtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir habillée ainsi. Elle s'était pliée, par affection filiale, à cette exigence puérile et souvent gênante. Aujourd'hui, une autorité étrangère lui imposait la même obligation, et elle venait d'éprouver soudain la très vive sensation de sa position dépendante, en entendant la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer seulement à discuter l'ordre dont elle était l'objet.
Cependant, l'âme fière et énergique de Myrtô ne se serait pas soumise si facilement s'il ne s'était agi d'éviter peut-être une impression désagréable à un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement, elle pouvait faire trêve extérieurement au grand deuil dont son coeur ressentait le douloureux brisement.
Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans le parc. Elle ne connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses évitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrêta-t-elle, charmée, devant la petite merveille qui se dressait tout à coup au fond d'une vaste clairière. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre s'enlevait, tout blanc, d'une pureté de ligne idéale. A droite, entre les arbres, étincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient quelques cygnes.
Au bas des degrés du péristyle, le petit Karoly était étendu sur une chaise longue. A quelques pas de là, Marsa, la servante qui était son ancienne nourrice, travaillait à une broderie. Plus loin, sur un des degrés, était assis un garçonnet d'une dizaine d'années, petit blond à l'air craintif et rêveur, vêtu d'un riche costume hongrois.
Karoly tourna la tête, il aperçut Myrtô et jeta un cri de joie en tendant les bras vers elle.
—Oh! venez vite, Myrtô!… Je suis si content!