—Non, rien! fit rageusement la cadette en jetant à Myrtô un coup d'oeil malveillant.

…Après cette alerte, la vie reprit pour Myrtô comme auparavant, avec trois heures de liberté en plus chaque après-midi. Elle les employait à faire un peu d'exercice, à visiter aux alentours du château quelques pauvres familles auxquelles elle donnait ses conseils et ses soins, à défaut de l'argent qui n'existait guère dans sa maigre bourse.

C'était pour elle chose infiniment pénible de ne pouvoir soulager tant de misères. Le prince Milcza ne se souciait pas de tous ces êtres qui vivaient sur ses domaines… Et Myrtô pensait avec un peu d'irritation combien il lui eût été facile cependant de répandre des bienfaits autour de lui.

Mais non, il préférait se faire redouter de tous, exercer sur son entourage un despotisme impitoyable. Il importait vraiment bien peu, à cet orgueilleux, d'être aimé et béni des humbles!

Une fin d'après-midi, Myrtô, en revenant d'un misérable village slovaque, rencontra le Père Joaldy, de retour, lui aussi, d'une visite charitable. En causant des pauvres gens qu'ils venaient de voir, ils revinrent lentement vers le château.

—Oh! mon Père, quelle misère! dit la voix frémissante de Myrtô. Pensez-vous vraiment, que si vous en parliez au prince Milcza, il ne viendrait pas en aide à ces malheureux?

Le vieux prêtre secoua la tête.

—Il me donne chaque année une somme considérable pour mes charités, mais hors de là, je ne dois lui parler de rien… Pauvre prince! Pauvre cher prince! dit-il avec une soudaine émotion.

—Il est dur et impitoyable! s'écria Myrtô dans un sursaut de révolte.

—Hélas! son coeur s'est endurci à la suite de sa cruelle désillusion! Mais moi, mon enfant, je l'ai connu tout autre. A l'époque de sa première communion, c'était un petit être à l'âme délicate et aimante, un peu orgueilleux et volontaire déjà, à cause des adulations de son entourage, mais infiniment séduisant et charmeur. Il avait une grande affection pour moi et supportait seulement de ma part les reproches. Plus tard, lancé dans le mouvement mondain, il dérobait sous une apparence sceptique, sous une indifférence hautaine, les aspirations d'un coeur très ardent, d'une âme dont les instincts élevés, la délicatesse innée le préservaient d'écarts dangereux. Cependant, je voyais avec douleur que la profonde piété de son enfance n'existait plus, que sa foi était menacée dans cette ambiance de frivolité et d'incrédulité mondaine où il vivait. J'appelais de tous mes voeux l'instant où il rencontrerait une femme chrétienne et sérieuse, qui saurait garder pour le bien et pour la vérité cette si belle âme menacée de s'égarer… Hélas! il rencontra cette Russe, cette créature perverse!