Et le vieillard soupira douloureusement.
—…Avec un coeur tel que le sien, la désillusion devait être plus terrible et laisser des traces plus profondes que chez tout autre. Le dernier acte de cette malheureuse créature, qui faillit coûter la vie à son fils, la faiblesse persistante de l'enfant, la crainte perpétuelle de perdre cet être bien-aimé, une sorte de défiance haineuse de l'humanité en général et du sexe féminin en particulier, peut-être aussi une profonde blessure d'orgueil en voyant qu'il s'était laissé prendre à des dehors menteurs—tout cela a contribué à faire de cet être si admirablement doué, et qui n'a pas trente ans, une sorte de misanthrope, au coeur dur, à l'âme fermée pour tout ce qui n'est pas son fils, son unique amour. En un mot, le prince Milcza est un malade moral. Le seul remède serait pour lui le retour à la foi… Hélas! depuis ses malheurs, il s'est au contraire éloigné complètement de la religion!
Le prêtre et Myrtô marchèrent quelques instants dans un silence pensif… Le Père Joaldy demanda tout à coup:
—Le petit Miklos est-il revenu près de Karoly?
—Non, hélas! Karoly l'a demandé à son père, mais il s'est heurté à un refus catégorique… Et vous dites que cet homme a été bon, mon Père! dit Myrtô d'un ton de protestation.
—Allons, allons, ne vous indignez pas tant, ma petite enfant! dit paternellement le vieux prêtre. Je vous le répète, il est malade moralement, sa générosité d'autrefois, ses instincts élevés et chevaleresques semblent avoir disparu dans la tourmente dont son pauvre coeur a été le théâtre. Mais ils ne sont pas morts, je ne le crois pas… je ne veux pas le croire! Chaque jour, je prie Dieu pour qu'il fasse luire sur cette âme une bienfaisante lumière.
—Alors, c'est à une farouche misanthropie qu'il faut attribuer aussi sa froideur envers sa mère, son indifférence et sa dureté vis-à-vis de son frère et de ses soeurs?
—Oui, tout ceci en dérive. Il faut vous dire, d'abord, que la comtesse Gisèle n'a jamais eu aucune autorité sur son fils, et l'a même assez peu connu. Annihilée par le prince Sigismond, son premier mari, elle n'avait pas de droit sur l'enfant que son père, nature ardente et despotique, voulait élever seul. Quand il mourut, la tutelle du jeune prince fut confiée au prince André Milcza, son grand-oncle, qui l'idolâtrait et en fit une sorte de petit souverain absolu. Là encore, la mère n'avait pas voix au chapitre, il lui était permis seulement d'admirer son fils. Une autre nature eût profondément souffert de cette situation, mais la princesse Gisèle sut en prendre assez facilement son parti… Cependant, personne, en la circonstance, ne trouva étonnant qu'elle acceptât un second mariage—personne, sauf son fils. Il en montra un violent mécontentement, dû moins au fait de cette seconde union qu'à l'antipathie que lui inspirait le comte Zolanyi. La suite montra que sa précoce intelligence avait bien deviné quant à la piètre valeur morale de cet homme… il y eut dès lors une sorte de brouille entre la mère et le fils. Les rapports, déjà peu intimes, se firent très froids, très cérémonieux, bien que toujours corrects… Puis vint la mort du comte, la ruine pour sa femme et ses enfants. Le prince Arpad, qui venait de se marier et commençait déjà à sentir les dures épines de la désillusion, leur donna son aide sans hésiter, avec une générosité parfaite, sans un mot qui pût ressembler à un reproche, mais sans élan affectueux non plus. Déjà son coeur se resserrait sous l'étreinte de la souffrance… Et plus tard, il a un peu reporté sur ses soeurs et sur sa mère elle-même, quelque chose de son universelle et amère défiance, en même temps que ses instincts autoritaires, déjà encouragés par le système d'éducation de son grand-oncle, se transformaient en ce despotisme étrange qui n'épargne personne… Mais peut-être, s'il avait trouvé chez sa mère, chez les jeunes comtesses, un peu moins d'esprit mondain, un peu plus de fortes vertus chrétiennes, leur influence, à la longue, aurait-elle tout au moins atténué cette triste disposition de son âme.
—Peut-être, dit pensivement Myrtô. Mais comment, étant donné cette froideur de rapports, la comtesse vient-elle vivre ainsi une partie de l'année à Voraczy?
—Pour Karoly, uniquement. Ce séjour de sa grand'mère et de ses tantes fait un changement pour l'enfant—à l'ordinaire, du moins, car cette année, c'est vous, vous seule, mademoiselle Myrtô… N'est-ce pas l'ispan Bulhocz que je vois venir là-bas?