Et la femme répondit :

— Si parmi les filles des hommes il existait semblable merveille, je me voilerais aussitôt la face et je m’éloignerais de ta maison sans regarder en arrière, pour aller reprendre ma place dans celle de mon père.

Se levant alors, et la prenant par la main, le jeune prince la conduisit dehors, et lui montra silencieusement Dourounèche assise sur le mulet, tandis que l’écuyer se tenait debout à ses côtés. Et l’épouse, poussant une exclamation et un soupir, se voila immédiatement la face, et s’éloigna de la maison de son mari, sans regarder en arrière, pour aller reprendre sa place dans celle de son père.

Et, suivant l’usage, le prince lui renvoya tous ses bijoux. Et le même jour il épousa Dourounèche. Et les fêtes du mariage durèrent toute une semaine. De tous les côtés, une foule nombreuse vint y prendre part. Pendant huit jours, les génisses bondissantes furent immolées, l’hydromel capiteux fut répandu à flots. Et, tous les soirs, autour des grands feux allumés pour la multitude, les chants retentissaient, les danses s’animaient, et les troubadours célébraient la beauté de l’épouse en même temps que la munificence de l’époux.

Et chacun admirait, tout bas, les circonstances surprenantes de cette union. Et partout l’allégresse était vive, excepté sous le toit solitaire où une pauvre femme, accroupie près d’un foyer désert, pleurait les félicités du mariage désormais évanouies pour elle, pendant qu’un vieillard, les yeux secs, la contemplait d’un air de farouche pitié, impatients l’un et l’autre du bruit et du tumulte des fêtes dont l’écho insultant arrivait jusqu’à eux.

La main de Dieu qui s’était détournée de sa première union, bénit celle que le prince contracta avec Dourounèche, et deux fils leur naquirent. La vie de la jeune femme s’écoulait paisible et heureuse entre l’amour de son époux et les caresses de ses enfants. Parfois, ses rêves la ramenaient bien au pays de Hâsaga, où elle était née, auprès du père qui l’avait condamnée et du frère qui l’avait trahie ; parfois aussi, l’image d’Abba-Melchisedech se dressait implacable dans ses souvenirs ; mais vite elle chassait l’une et faisait taire les autres, pour s’isoler dans son bonheur actuel et celui des êtres qu’elle aimait. Ses deux fils grandissaient. Ils étaient plus beaux et plus forts que tous les garçons de la contrée, et lorsqu’ils allaient se mêler à leurs jeux, soit qu’ils s’essayassent à lancer la paume ou à jeter le javelot, leur adresse l’emportait toujours.

Or, peu à peu, cette supériorité, de jour en jour plus grande, en vint à froisser les autres enfants, et ceux-ci, devenus jaloux des deux frères, dans la méchanceté de leur cœur, résolurent de s’en venger en les humiliant. Et un jour que l’aîné avait donné, devant eux, de nouvelles preuves de son adresse et de sa force, ils lui dirent :

— Quoi d’étonnant à ce que nous soyons moins forts et moins adroits que toi ! Nos mères sont d’honnêtes femmes, connues de tous, qui n’ont appris qu’à filer à la maison et à prier à l’église, tandis que la tienne, personne ne sait ce qu’elle est, ni d’où elle vient. Sans doute elle est la fille de quelque diable qui lui a transmis le pouvoir des maléfices, ou plutôt quelque sorcière elle-même ramassée par ton père au pied d’un arbre.

Ces paroles amères blessèrent le cœur de l’enfant, et il courut les rapporter à sa mère. Et celle-ci, également, s’affligea. Et comme son fils lui demandait quel était le nom de son père, à elle, elle se borna à répliquer d’un air altier :

— De tous ceux qui m’outragent, il n’en est aucun qui puisse se vanter d’un sang plus noble que le mien.