Mais lorsque son mari rentra, elle lui conta, tout en pleurs, l’affront qu’elle avait reçu ; et celui-ci, indigné, voulait en tirer vengeance. Ce fut elle-même qui l’arrêta :

— Il y a mieux à faire, lui dit-elle ; laisse-moi aller au pays de mon père ! Ses injustes soupçons se sont aujourd’hui envolés ; il me regrette et sera heureux de me retrouver vivante. Et moi-même, je serai fière de montrer à tous que je suis la fille d’un chef riche et puissant.

Et son époux répondit :

— Qu’il en soit comme tu le désires, ô Dourounèche ! Et quoique ton époux n’ait pas besoin, pour continuer à aimer, à respecter la compagne de sa vie et la mère de ses enfants, de connaître le père cruel qui la chassa jadis, puisque tu le veux, pars, et reviens triomphante aux yeux des méchants confondus. Mais juge de ma douleur ! Il va falloir te laisser, sans moi, affronter les hasards de ce voyage. Tu n’ignores pas, en effet, que les gens du pays voisin nous menacent, en ce moment, de leurs attaques… Et si je m’éloigne avec toi, qui les repoussera ? O destin inexorable ! Quelle séparation douloureuse ! Puisse-t-elle ne pas être fatale à notre bonheur ! — Du moins, tu voyageras sous la sauvegarde fidèle de mon écuyer et d’une escorte nombreuse et aguerrie.

Et dès le lendemain Dourounèche fut prête. Elle prit ses enfants avec elle, et lorsque les trois mulets furent sellés, que les clochettes d’argent eurent été suspendues à leur cou, elle vint présenter ses deux fils aux baisers et à la bénédiction de leur père, et prendre congé elle-même de son maître et seigneur. Et celui-ci, au milieu des adieux, sentit ses yeux se remplir de larmes involontaires ; et de noirs pressentiments bouleversaient son âme ; et il ne pouvait s’arracher de leurs bras. Mais, au même instant, un messager accourut lui annoncer l’apparition des ennemis ; et, sans proférer une parole de plus, se dérobant brusquement aux suprêmes émotions du départ, il saisit ses armes et s’élança vers la montagne, à la tête d’une troupe de guerriers d’élite.

Dourounèche, la pauvre et frêle créature déjà tant éprouvée, serra ses enfants contre sa poitrine, inquiète et agitée, elle aussi. Et embrassant d’un dernier regard cet époux adoré, elle donna enfin le signal ; et tous s’ébranlèrent.

Elle allait devant, ses fils cheminant à ses côtés. Auprès de chaque mulet marchait un esclave dont la main tenait suspendue sur leur tête un parasol en paille tressée pour les préserver de l’ardeur du soleil. Derrière, séparé de la masse des femmes, des soldats et des serviteurs, venait l’écuyer. Et cet homme, en suivant de l’œil le balancement gracieux de Dourounèche, dont le corps flexible ondulait au pas de sa monture, se rappelait le jour où, pour la première fois, il lui avait été donné de voir et d’admirer cette femme devenue sa maîtresse. Et il évoquait en lui tous les souvenirs de cette rencontre, datant de quelques années à peine. Tout bas, il se disait que Dourounèche, en cessant d’être jeune fille, était devenue cent fois plus belle et cent fois plus désirable encore. Et, à mesure qu’il réfléchissait en la contemplant ainsi, il sentait je ne sais quelle flamme s’allumer dans sa poitrine. Et, peu à peu, il oubliait que la femme à laquelle il pensait était l’épouse de son maître.

Et le lendemain, à la halte du soir, quand Dourounèche, enfermée, reposait sous sa tente avec ses enfants, et que les soldats fatigués dormaient autour des feux, ou écoutaient les récits merveilleux d’un conteur improvisé, il s’approcha doucement, et par les fentes de la toile il osa regarder :

Ses longs cheveux nattés et la tête à demi cachée par un de ses bras replié, Dourounèche sommeillait. D’une torche presque éteinte s’échappaient de mourantes clartés ; et non loin de leur mère, sur le même tapis, les têtes frisées de ses deux fils se montraient endormies, ainsi que savent seuls dormir les anges et les enfants.

Une partie de la nuit, l’écuyer, rugissant en lui-même, erra autour de la tente. Il s’en éloignait, puis y revenait tout à coup. A diverses reprises, sa main criminelle alla même jusqu’à soulever l’extrémité de la portière qui la fermait ; mais en travers était étendu le corps d’une esclave dont la vigilance pouvait donner l’alarme. Et, étouffant en lui l’orage qu’il y sentait gronder, il se retira.