L’écuyer s’avança alors, et la montrant du doigt d’un air farouche :
— On nous l’avait bien dit, s’écria-t-il ; cette femme est une misérable sorcière, possédée du démon. C’est pour mieux accomplir ses infâmes sortiléges qu’elle a voulu s’abreuver du sang de ses enfants… Cependant elle est l’épouse de notre maître, épargnons-la ; mais retournons au pays raconter ce que nous avons vu, et abandonnons-la dans cette solitude, où, plus sûre que la nôtre, la justice de Dieu saura l’atteindre.
A ces mots, tous partirent, et, pour la seconde fois, Dourounèche se trouva seule au sein du désert, exposée aux attaques des brigands et au danger des bêtes fauves…
Le soleil était déjà bien haut lorsque, dominant sa terreur, elle put revenir à elle et retrouver ses esprits. Et, jetant alentour un regard égaré, elle aperçut à ses côtés les corps de ses enfants.
Et, se prosternant, elle adora le Seigneur ; puis, de ses propres mains, elle creusa une fosse et les enterra pieusement.
Et lorsqu’elle eut accompli cette tâche suprême, se dépouillant de ses riches vêtements, et rejetant loin d’elle les bracelets d’or et d’argent qui lui chargeaient les bras et la cheville des pieds, elle ne conserva qu’une longue chemise blanche dont elle s’enveloppa tout entière. Ensuite, elle prit son nâtala de fine mousseline et le déchira en deux. Ramenant alors sur son front les lourdes tresses de sa chevelure soyeuse, elle s’entoura la tête de l’un des morceaux, tandis que de l’autre elle se ceignait les reins. Et lorsqu’elle se fut ainsi défigurée, ramassant une branche de bois mort, pour soutenir sa marche chancelante, elle se remit en route après une dernière prière, se fiant à la Providence du soin de la secourir et de la diriger.
Dans le lointain, une montagne élevée attira ses regards. Ce fut de ce côté qu’elle tourna ses pas. Et elle alla ainsi toute la journée. La nuit était déjà tombée lorsqu’elle en atteignit le pied ; fatiguée, elle s’étendit à terre, et elle s’endormit sous la protection du Très-Haut.
A l’aurore, elle se mit à gravir la pente abrupte. Et, lorsqu’elle fut parvenue au sommet, elle découvrit un plateau verdoyant, au milieu duquel se dressait une colline escarpée. Et en approchant, elle distingua sur cette colline des maisons d’un aspect étrange. C’était comme un amoncellement de roches aux flancs bizarrement taillés, et de huttes en forme de pyramides tronquées, au-dessus desquelles l’ensett[10] élancé déployait le panache frémissant de ses longues feuilles recourbées.
[10] Sorte de palmier propre à ces latitudes.
Et soudain elle reconnut dans sa mémoire cet endroit que lui avaient tant de fois jadis décrit les récits légendaires d’Abba-Melchisedech. C’était le couvent de Debré-Sina.