Et par-dessus sa longue chemise blanche, Dourounèche revêtit une robe jaune de moine ; puis elle se couvrit la tête d’un épais bonnet de laine de la même couleur. Et, à partir de cet instant, elle ne porta plus d’autre nom que celui d’Abba-Gœrguis.
Bientôt elle fut renommée dans tout le monastère pour sa grande piété, non moins que pour sa science profonde. Les leçons d’Abba-Melchisedech avaient porté leurs fruits. Aucun texte sacré ne gardait pour elle ni ténèbres ni mystère. Et lorsqu’un moine, embarrassé par les termes obscurs d’un apologue mystique ou d’un passage difficile, ne pouvait parvenir à en pénétrer le sens, il accourait auprès d’Abba-Gœrguis. Et celui-ci, toujours empressé, lui expliquait le livre révéré.
Or, au bout de quelques mois, il advint que le vieux prieur tomba malade, et que Dieu rappela son serviteur à lui. Et quand le corps du défunt, revêtu de ses ornements sacerdotaux, eut été porté dans la caverne sombre réservée à ce lugubre usage, qu’il eut été déposé sur la terre nue à côté des restes de son prédécesseur ; quand le quartier de roc qui fermait l’accès de cette tombe eut été roulé devant l’entrée, la communauté s’assembla dans l’église, et invoqua le Seigneur pour qu’il daignât l’éclairer d’un rayon de sa suprême sagesse, afin d’élire un digne successeur au vénérable abbé.
Les suffrages unanimes, inspirés par le souffle d’en haut, tombèrent sur Abba-Gœrguis. Et chacun se félicita en lui-même du choix dicté à sa conscience par la divine sagesse. Et tous crièrent trois fois « Hosannah ! » lorsque le nom du nouveau prieur, proclamé par le plus ancien d’entre eux, s’échappa des nuages de l’encens qui fumait sur l’autel.
Mais, confuse de cet honneur, et s’en jugeant indigne à la pensée de ce qu’elle était, Dourounèche refusa de s’y soumettre.
Durant plusieurs jours, le couvent fut plongé dans la consternation. Nul ne voulait désigner d’autre prieur, et chacun, à tour de rôle, venait le conjurer, en larmes, d’accepter.
A la fin, touché de tant d’instances, et vaincu par l’unanimité de ce désespoir, Abba-Gœrguis passa une nuit et un jour seul en oraisons au pied du crucifix, suppliant l’Esprit-Saint de faire descendre ses lumières dans l’obscurité de son âme agitée… Et au bout de cette longue méditation, fortifié par la grâce, il s’humilia de nouveau devant l’Éternel et se résigna au fardeau qu’il lui plaisait d’envoyer à son indignité. Et, à partir de cet instant, il prit les rênes de la communauté et se fit aimer de tous.
Or, en ce temps-là, le mois de mai consacré à la vierge Marie arriva. C’était une grande fête pour le couvent de Debré-Sina. Des contrées les plus reculées, accouraient de pieuses et innombrables caravanes… C’étaient des épouses sans enfant, demandant au ciel de bénir leur union stérile ; c’étaient des vierges dont les fiancés, guerroyant en de lointains pays, n’avaient jamais envoyé de leurs nouvelles ; c’étaient des mères exaucées, dont les bras apportaient au sanctuaire de Marie le fils qu’elles devaient à son intercession… Et puis, c’était la foule des princes et des seigneurs de toute l’Abyssinie, qui, suivis de brillantes escortes, tenaient à déposer sur l’autel de la Madone de somptueuses offrandes ou les dépouilles de leurs ennemis. C’était aussi quelque humble prêtre venu de bien loin, un bâton à la main, abrité et nourri de village en village par la charité, ou quelque pauvre pèlerin, les pieds meurtris par la longueur de la route, les traits altérés par la fatigue et le jeûne, n’ayant à offrir l’un et l’autre que la pureté de leur vie ou la sincérité de leur foi.
Mais tous ces cœurs étaient égaux devant Dieu. Et leurs hommages montaient jusqu’à son trône dans un hymne commun, portés par la voix des anges et des apôtres.
Et il en venait du fond des montagnes du Godjam, et des vallons du Choah, et de ces déserts sans limites et sans nom de l’Afrique que nul n’avait, jusque-là, franchis, et des côtes brûlées de ce vaste Océan dont les flots vont mourir aux rivages de l’Inde. Et tout ce monde trouvait accueil dans le couvent. Chacun dressait sa tente ou construisait sa hutte dans le voisinage. Et le prieur, debout à la porte de l’église, les recevait et les bénissait.