Et voilà que, tout à coup, parmi cette foule agenouillée, Dourounèche distingua cinq personnes dont la vue la frappa au cœur, et qu’elle reconnut, bien que l’aile du temps ne les eût point épargnées. C’était d’abord son père, le chef Tisamma, qui jadis l’avait condamnée ; et puis son frère, qui l’avait trahie ; et puis son maître Abba-Melchisedech, qui l’avait faussement accusée ; et puis son époux, qui l’avait livrée à la garde d’un écuyer ; et puis enfin l’écuyer lui-même, qui, après l’avoir outragée, avait égorgé ses enfants.
Et alors Abba-Gœrguis commanda que ces cinq personnes fussent tenues à l’écart, et qu’après les avoir séparées du peuple, on les amenât devant lui. Et il en fut ainsi qu’il l’avait ordonné.
Chacune de ces cinq personnes, étonnée, se demandait pourquoi on la tenait à l’écart. Bientôt, elles furent ensemble introduites dans la cellule du prieur, où il leur fut servi un repas abondant. Et comme il touchait à son terme, la porte s’ouvrit, et le prieur lui-même parut :
— Que la miséricorde du Très-Haut descende sur vous, dit-il en entrant.
— Que le Seigneur tout-puissant vous accorde longue vie, répondirent les cinq étrangers.
Abba-Gœrguis s’assit à leur table, et les coupes d’hydromel se mirent à circuler. Et quand ils furent tous rassasiés, Dourounèche prenant la parole leur dit :
— Je voudrais bien vous conter une histoire.
Et chacun se disposa à écouter.
— Or, dans un pays que je ne nommerai pas, commença le prieur, régnait jadis un chef puissant et riche, qui avait une fille. Non loin de là vivait un vieux prêtre. Le chef alla le trouver pour lui confier l’éducation de son enfant, et le prêtre accepta. Mais la fille, en grandissant, devenait de plus en plus belle ; et voilà que le maître, peu à peu, s’éprit de son élève, et que, ne pouvant venir à bout de la vertu de la jeune fille, il alla faussement l’accuser auprès de son père. Et le père ajouta foi à ses paroles.
A ces mots, Tisamma, faisant un retour vers le passé, se dit en lui-même :