— Malheureux que je suis, c’est ainsi qu’autrefois j’ai agi aussi, et que j’ai prêté l’oreille à d’odieuses calomnies contre ma fille.

— Et le père abusé, poursuivit le prieur, donna l’ordre de la tuer…

— Oh ! impitoyable et aveugle que je fus ! C’est encore là ce que j’ai fait ! se répétait tout bas Tisamma, tandis qu’Abba-Melchisedech, se frappant la poitrine sous sa robe, murmurait de son côté :

— Indigne prêtre, voilà l’épouvantable forfait dont tu t’es rendu complice en accusant une fille innocente.

— Mais l’homme chargé de cette mission, continua Abba-Gœrguis, recula devant le crime, et se borna à abandonner la jeune fille, au milieu du désert, exposée aux attaques des brigands et au danger des bêtes fauves.

Et le frère, à son tour pris de remords, se dit également :

— Barbare et lâche que je fus, mon odieux abandon a causé la perte de ma sœur ! Ne devais-je pas plutôt me déclarer le protecteur et le soutien de sa jeunesse ?

— Mais Dieu veillait sur elle, reprit le prieur, et elle rencontra sur son chemin un jeune prince qu’au premier regard séduisit sa beauté, qui l’aima, et dont elle devint l’épouse. Or, un jour qu’elle voulait revoir le pays de son père, elle prit avec elle les deux enfants que le ciel lui avait donnés, et comme son époux ne voulait pas l’accompagner, elle dut partir sous la garde d’un simple écuyer auquel n’avait pas craint de la remettre l’imprévoyance de celui-ci…

— Ah ! pensa le prince, moi aussi j’ai commis la faute de confier ma femme à la garde d’un simple écuyer, et à présent, voilà que je l’ai perdue ; elle est morte, elle et mes deux enfants.

— Mais cet écuyer était un traître serviteur, ajouta Abba-Gœrguis, et, sans respect pour l’épouse de son maître, il osa lever les yeux sur elle ; et comme elle le repoussait avec horreur, il tira son sabre et massacra les deux enfants sous les yeux de leur mère.