— Ah ! les Anglais sont pires que les Turcs. Je les ai vus, je les connais. Ils n’envoient pas d’argent à leurs peuples dans la misère, ceux-là. Ce sont des marchands brutaux et de mauvaise foi qui ne songent, au contraire, qu’à leur en arracher. La France, c’est le lion généreux ; l’Angleterre, c’est la panthère féroce. Que Dieu nous écarte de leur chemin !

La voix du vieux chef était, en proférant ces mots, plus remplie de tristesse et d’amertume encore que son langage.

— J’avais espéré !… j’avais espéré !… murmurait-il se parlant à lui-même. Allah est grand ; il ne l’a pas voulu.

Pendant cet entretien, la nuit était descendue, et les rayons de la lune, presque aussi éblouissants que ceux du soleil, éclairaient la place où nous étions assis. On y voyait comme en plein jour. Les habitants sortant de leurs maisons, peu à peu, étaient venus s’accroupir silencieusement en face de nous. Mais nous étions en pays musulman, et aux hommes seuls il était permis de se manifester. Plus rien des rires mutins et des regards curieux des jeunes filles de Keren, que le soir je rencontrais dans les ruelles du village. Plus rien, non plus, des frais visages, des mines avenantes, de l’empressement gracieux du beau sexe aux plateaux de l’Abyssinie. A la place des ébats joyeux, des cris de gaieté et des danses quelquefois, dont le bourdonnement, avec la tombée du jour, salue le voyageur dans les centres de population chrétienne, ici, le rigorisme inflexible de la loi musulmane, et ses prescriptions jalouses pour soustraire le voisinage des femmes aux yeux profanateurs de l’étranger.

Afin d’échapper à l’ennui d’une séance qui manquait aussi essentiellement de diversité et d’entrain, j’allais invoquer le prétexte de la fatigue pour m’esquiver, lorsque l’intervention de Gœrguis me tira d’embarras. Sa célébrité de conteur était depuis longtemps établie chez nos hôtes, et, à défaut de distractions plus vives, tous brûlaient de l’entendre. Rendons-lui cette justice, il ne fit pas trop le cruel ; et, après avoir résisté juste assez pour donner plus de prix à sa complaisance, il entama la narration suivante. Par une attention délicate, il alla même jusqu’à en rapprocher le théâtre du pays des Barcas.

En rapports constants, comme ils l’étaient, avec la côte de la mer Rouge, l’arabe était familier à la totalité de ses auditeurs. Ce fut dans cette langue qu’il s’exprima, et je pus ainsi suivre son récit.

LE CHIEN D’ALI.

Personne n’ignore aujourd’hui que le Nil, tel qu’il coule au-dessous de Khartoum jusqu’à la mer, en arrosant la terre d’Égypte, est formé de la réunion de deux autres fleuves d’une importance moindre, dont les eaux se confondent en cet endroit. Le premier, le fleuve Bleu, sort du lac Tsâna, non loin de Gondar, au fertile pays d’Amhara, et le second, le fleuve Blanc, du lac N’yansa, situé bien plus au sud, au pied des montagnes de la Lune, dont les cimes mystérieuses vont rejoindre le ciel. Entre ces deux rivières s’étend une vaste région, peu explorée, où les caravanes osent à peine s’aventurer, et qu’exploitent de nombreuses tribus pillardes et guerrières, parmi lesquelles nous citerons, entre autres, celle des nègres Dinkas, sur les bords du Nil Blanc, et celle des Arabes Moselmiès, plus rapprochés du Nil Bleu.

Depuis de longues années, ces deux peuplades, également sauvages et féroces, vivent dans un état d’hostilité permanente et de ravages réciproques. Nourris, dès l’enfance, dans la pensée de la rapine et des combats, les uns et les autres dédaignent l’agriculture et subsistent exclusivement du produit de leurs incursions et de leur butin. Pourtant le Dinka, noir colosse, à la mine bestiale, aux regards terribles, sans autre religion qu’un culte grossier rendu par lui aux arbres géants de ses forêts, sans autres lois que celles de sa violence et de sa force, est plus barbare que son rival, dont les préceptes du Coran sont venus tempérer la rudesse primitive, et adoucir quelque peu les penchants et les mœurs.

Or, il y a quelques années, au pays des Arabes Moselmiès, habitaient deux jeunes gens, Ali et Saïda. Enfants des deux frères, parmi les garçons Ali était le plus beau, et parmi les filles, Saïda la plus belle. Ils s’aimaient. Le soir, quand Saïda revenait de la fontaine avec les autres femmes de la tribu, soutenant de ses bras arrondis au-dessus de sa tête la cruche pleine qui reposait sur les tresses relevées de ses longs cheveux noirs, on voyait Ali guetter son passage pour la suivre et l’aider à décharger doucement son fardeau. Et quand Ali, armé de sa lance et de son bouclier, devait prendre part à quelque expédition lointaine, assise au seuil de la maison de son père, Saïda accompagnait longtemps du regard la troupe qui s’éloignait ; et lorsqu’elle ne voyait plus rien, qu’un peu de poussière à l’horizon, elle demeurait à la même place, le front appuyé dans la main, immobile et rêveuse.