Le jour de leur union parut enfin. Et, comme ils étaient de la même race et de la même famille, il n’y eut à cette occasion, contre l’habitude, ni lutte simulée, ni enlèvement convenu d’avance, et les fêtes du mariage commencèrent tranquillement, aux cris d’allégresse des femmes et au bruit des danses guerrières des hommes, bercés par les sons joyeux du tambourin. C’était au retour d’une attaque heureuse dirigée contre un village des Dinkas. Ali s’y était comporté vaillamment, et avait déposé aux pieds de sa fiancée les riches trophées conquis par sa valeur. C’étaient des bracelets d’or et d’argent artistement ciselés, des corbeilles d’un jonc souple et délicat avec des ornements aux nuances éclatantes, et de somptueuses étoffes tissées dans des contrées inconnues…

Toutes les compagnes de Saïda admiraient ces splendeurs et enviaient son bonheur. Jamais couple plus fortuné, en effet, n’avait dormi sous la même tente… Comme la paupière mourante de la colombe qui bat des ailes sous les caresses du ramier, on apercevait, à travers la fente du voile de Saïda, rayonner son grand œil velouté d’ivresse et d’espérance ; et, plus fier qu’un jeune lionceau rugissant d’amour pour la première fois, Ali se tenait à ses côtés, frémissant d’impatience et d’orgueil.

Mais voilà que les Dinkas, prévenus par les espions qu’ils avaient dépêchés sur la trace des vainqueurs, apprirent bientôt que ceux-ci, tout entiers à la joie du triomphe, se livraient sans défiance aux festins et aux plaisirs. Et aussitôt la corne de guerre retentit. Une masse compacte d’hommes armés se réunit sur la grande place du principal village. Et, quand les premières ombres de la nuit furent descendues d’en haut, sous la conduite du grand chef de leur tribu, tous s’ébranlèrent silencieusement, guidés par leurs éclaireurs, à travers les sentiers escarpés de la montagne ou les fourrés impénétrables de la forêt… Et le lendemain, ils atteignirent les confins du territoire des Arabes Moselmiès. Alors, se dissimulant derrière les taillis et les rochers, ou rampant dans les hautes herbes, la troupe dinka attendit. Et lorsque, avec les rayons embrasés du soleil, se fut évanouie la chaleur étouffante du jour, de nouveau le tambourin résonna chez les Moselmiès, et les danses et les chants recommencèrent. Et aussitôt, aux alentours, les ténèbres se peuplèrent, de grandes ombres noires surgirent, se dressant en silence, et toutes avancèrent sans bruit vers le village d’où partaient les rires et les chansons.

Et tout d’un coup, du sein de cette obscurité, rendue plus profonde encore par l’éclat des torches et des feux au milieu desquels s’agitaient sans souci les imprudents Moselmiès, une horrible clameur s’éleva ; et, comme une légion de démons, les Dinkas s’abattirent tous à la fois sur la foule en fête. Et, des hommes ainsi surpris à l’improviste, il y eut un horrible carnage. Et toutes les femmes, tous les enfants qui ne purent s’enfuir furent emmenés en esclavage, les richesses pillées ; et le village périt consumé par les flammes…

Ali, frappé d’un coup de lance au front, dès la première attaque, était tombé à terre, et, aveuglé par le sang de sa blessure, foulé aux pieds, couvert bientôt de débris humains, n’avait pu que se traîner péniblement sous un buisson, où il était resté évanoui. Mais, quelques heures plus tard, ranimé par la rosée de la nuit et la fraîcheur du matin, il soulève sa tête appesantie, et ses yeux entr’ouverts jettent tout autour un regard égaré. Au-dessus de lui, les dernières étoiles blanchissent au lever de l’aube ; tout près, sous un aloès en fleur, le francolin matinal salue l’aurore d’un gloussement de bienvenue… Où est-il ?… Qu’est-il donc arrivé ?… Pourquoi ses habits de fête sont-ils souillés de sang ?… Où sont ses armes ?… Où est Saïda ?… Tout à coup, il pousse un cri terrible : la mémoire lui est revenue, la vérité se fait jour… Saïda ! Saïda ! A ce cri rien ne répond, et Ali, éperdu, chancelant, s’accrochant aux fragments de roches et aux branches épineuses des mimosas, s’essaye à marcher. Dès le premier pas, son pied heurte des cendres noircies… Çà et là un cadavre calciné, de petits monticules dispersés de paille fumant encore, des armes brisées, des troncs d’arbres à terre et à demi brûlés. Voilà tout ce qui reste du lieu où il est né, de la capitale des Arabes Moselmiès.

Peu à peu, à mesure que le soleil monte, de timides fantômes apparaissent… Ce sont les pauvres gens échappés au massacre, qui viennent pleurer sur les ruines de leurs foyers dévastés, et leur redemander les restes aimés d’un enfant ou le corps défiguré d’un ami… Avec avidité, Ali interroge chacun d’eux, et tous les détails de la lugubre scène lui sont révélés. La résistance de cette population désarmée contre la fougue des Dinkas n’a pas été longue, et les ennemis, rassasiés de tuerie, se sont retirés, chargés de butin et poussant devant eux, pêle-mêle avec les troupeaux, des femmes enchaînées… Horreur ! Saïda est parmi elles !…

Un instant terrifiés, les Moselmiès ne tardèrent pas cependant à revenir à eux, et à se réveiller d’un désastre dont les hasards de leur vie aventureuse leur rendaient le poids moins lourd et les conséquences moins irréparables. Le village se releva ; de nouvelles maisons, en peu de jours, furent construites ; les douleurs privées s’apaisèrent, et si la même haine traditionnelle, accrue d’un implacable désir de sang et de vengeance, bouillonnait toujours, il est vrai, au fond du cœur de la nation, du moins attendait-elle une chance opportune pour faire explosion dans quelque terrible revanche. Et, à la surface, nul n’eût pu soupçonner la catastrophe dont elle venait d’être victime.

Un seul d’entre eux, sur son visage, gardait l’empreinte d’un chagrin que rien ne pouvait dissiper. Ses traits altérés, l’orbite de son œil enfoncé, le pli de ses lèvres creusé dans ses joues caves, tous ces stigmates annonçaient chez l’homme qui les portait un incurable désespoir. Cet homme, c’était Ali. Les espérances de la vie pour lui s’étaient éteintes, et, ne se sentant pas assez fort pour accepter avec résignation la perspective de toute une existence déshéritée de celle qui devait en faire la douceur et le charme, réduit à l’impuissance de son isolement, il n’avait plus d’énergie que pour chercher dans les excitations mensongères de l’ivresse ce qu’on leur demande toujours, sans l’y trouver jamais : l’oubli !

Or, un jour que, sans souci des lois sacrées du Prophète, il puisait, en compagnie d’autres jeunes hommes, dans les flancs rebondis d’une outre pleine de cette liqueur funeste que le musulman infidèle extrait de la datte fermentée, deux d’entre eux s’étant mis à chanter leurs exploits passés et à célébrer par avance leurs prouesses futures, lui-même, sous l’influence de la boisson, mais obsédé toujours par la même pensée, s’écria tout à coup :

— Et moi aussi, ô Saïda, comme autrefois je serai vanté parmi les braves : prends courage ! tu pourras être fière encore, ainsi que tu l’as été, d’Ali, ton frère et ton époux !