— Comment oses-tu bien, riposte alors un de ceux qui buvaient avec lui, parler de celle que tu laisses honteusement dans les bras d’un Dinka ! Saïda n’est plus aujourd’hui ni ta sœur, ni ton épouse. Elle est la femme de quelque nègre qui la brutalise et se raille devant elle de son premier mari, trop faible pour la délivrer, trop lâche pour le tenter !

A ces paroles cruelles, Ali ne répond rien, mais il se lève et gagne doucement la hutte qu’il avait rebâtie lui-même, sur les décombres incendiés de celle, plus vaste, où il avait pu se promettre un moment de vivre si heureux avec Saïda. Là, il resta longtemps couché à terre, la tête enfouie dans les deux mains, tandis que son chien, étendu près de lui, léchait tendrement les pieds de son maître, comme pour le consoler et lui donner du courage.

Soudain, il se redresse, le regard étincelant. Son maintien n’a plus l’attitude abattue des derniers jours ; sa résolution est bien prise. Il va à la muraille où sont suspendues ses armes inactives, et là saisit trois javelots qu’il garde à la main, tandis qu’il passe à sa ceinture un poignard dont, jadis, il ne se séparait jamais, après qu’il l’eut ravi, lors de ses glorieux débuts, au chef des Dinkas lui-même. Puis il jette quelques poignées de dattes sèches dans une guerbè en peau de chevreau qu’il se suspend autour du cou, et il sort. Il se rend à la maison de son père, dont il baise les genoux, pieusement, sans mot dire, et s’éloigne ensuite du village, suivi de son chien.

C’est vers la capitale des Dinkas qu’Ali se dirige. Les reproches de son ami l’ont éclairé en le frappant au cœur. Que sa nation se recueille et se prépare encore !… Lui ne peut attendre… Saïda est son bien à lui seul, et à lui seul incombe le devoir de la reconquérir ; il la ramènera, ou il périra.

Deux fois le soleil s’est levé, et deux fois ses feux se sont éteints derrière les coteaux avant qu’Ali soit parvenu au pays des Dinkas. A chaque instant, sa marche est arrêtée par la crainte d’une surprise ou d’une trahison. Son chien, son unique et fidèle compagnon, aussi prudent que lui, se glisse sans bruit derrière son maître, et fait taire sa voix dont le cri pourrait devenir un indice. Enfin Ali arrive au pied de la colline au sommet de laquelle se dresse le plus grand des villages dinkas. Les huttes pointues lui apparaissent de loin, à travers les arbres pressés de la forêt, dont il n’ose sortir avant la fin du jour, et de là il contemple tristement le lieu où gît, sans doute, misérable et désolée, la femme qu’il aime, sa femme à lui, devenue à présent celle d’un autre.

Tout près de la lisière du bois où il se tapit, est un puits creusé dans le sable, et dont les bords, foulés par de nombreuses empreintes, laissent à supposer que les femmes y viennent, le soir, emplir les outres et les cruches, qu’elles portent ensuite au village. Peut-être même quelqu’une de ses compatriotes, réduite en servitude, descendra-t-elle à la source avec d’autres esclaves, et alors, se faisant reconnaître d’elle, Ali espère obtenir des nouvelles de Saïda. L’heure ne va pas tarder où les femmes viendront, et jusque-là, blotti dans un buisson épais, il attend et espère…

Enfin le jour baisse, des rires, des voix, se font entendre et s’approchent peu à peu… Ce sont bien des femmes, et, parmi elles, il en distingue plusieurs, devenues de viles servantes, qu’autrefois il a connues chez lui, libres et respectées. Mais, dans le nombre, il en est aussi qui sont des femmes dinkas ; il ne peut donc se montrer sans péril, et, le cœur palpitant d’anxiété, il se demande si, derrière celles-là, quelqu’une des Moselmiès restera seule…

O bonheur ! les outres et les cruches sont pleines, l’obscurité se fait, toutes s’éloignent, une seule reste en arrière. Assise mélancoliquement à la margelle du puits, elle a les yeux tournés du côté du ciel où doit être le pays moselmiès. Elle demeure ainsi quelque temps solitaire, puis elle soupire et va reprendre à regret son fardeau, lorsqu’au mouvement de sa tête sa chevelure se déploie : c’est bien une Moselmiès ; ses longs cheveux ont roulé jusqu’à terre, et les négresses dinkas ont, comme leurs maris, une chevelure laineuse qu’on ne saurait confondre avec celle des femmes de sa tribu. Ali n’hésite plus et sort aussitôt de son asile, tendant les bras en avant d’un air suppliant, comme pour rassurer la femme, et arrêter sur ses lèvres l’exclamation d’effroi près de s’en échapper.

Interdite, en effet, la femme se tait et reconnaît Ali.

— Malheureux ! s’écrie-t-elle, que viens-tu chercher ici ? C’est la mort, si l’on te découvre.