— Saïda ! Saïda ! murmure Ali en tombant à moitié à genoux, où est-elle ?… Que je la voie !…

— Hélas ! elle est ici, dans ce village ; mais elle est à jamais perdue pour toi, car elle est devenue l’épouse d’un chef dinka.

Ali s’attendait à cette révélation ; il y était préparé, et n’avait qu’un désir, celui de connaître la maison qui abritait Saïda, pour arriver jusqu’à elle. Mais la femme, épouvantée d’une aussi téméraire entreprise, se refusait à ses prières, et, loin de lui promettre son aide, insistait pour l’y faire renoncer. Ali n’entendait rien. Il avait juré de ramener Saïda ou de ne jamais revenir. Toute sa vie, toute son âme étaient là ! que lui importait la mort ?

Vaincue à la fois par tant de constance et une si vraie douleur, la femme se laisse persuader, et lui désigne le toit sous lequel repose Saïda…

— Que le Dieu des croyants te protége, ô Ali ! lui dit-elle, et puisqu’il t’a mis au cœur cette irrévocable résolution, c’est que telle est sa volonté. Que ton destin s’accomplisse donc ! Écoute, et retiens bien mes paroles : Ce grand arbre, dont tu distingues là-bas encore les rameaux dans le demi-jour, s’élève au milieu d’une place où, chaque soir, les hommes de la tribu dinka s’assemblent et s’abandonnent aux désordres furieux de l’orgie. Prête l’oreille, et, dans une heure, lorsque le son des instruments et des voix parviendra jusqu’à toi, le moment sera venu. Quitte alors ces broussailles, où il faut te tenir caché jusque-là ; et, comme le serpent au travers des lianes, rampe sans bruit, en gravissant la colline, vers la maison dont je t’ai montré le faîte… Saïda y sera seule…

Et, à ces mots, la femme s’éloigna en toute hâte, laissant Ali regagner son abri.

Et, dès que le vent lui eut apporté les premiers accents de la fête, Ali, muni de ses armes, se dirigea lentement et avec précaution du côté de la maison dont la silhouette sombre se dessinait sur le fond étoilé des cieux. Et, lorsqu’il en eut atteint le seuil, retenant à peine son haleine, et d’un signe commandant le silence à son chien, à travers les fentes de la cloison disjointe, il regarda. Saïda, en effet, était seule. Accroupie auprès d’une torche fumeuse plantée dans le sol, elle faisait glisser machinalement entre ses doigts distraits les perles d’ambre d’un chapelet musulman. Ses yeux à demi fermés et le front penché sur la poitrine, elle paraissait rêver à des êtres absents. Ali, ne pouvant se contenir davantage, poussa brusquement la porte et entra.

— C’est moi, ô Saïda, dit-il, moi, Ali, ton frère et ton époux !

Mais, au lieu de se lever et de s’élancer vers lui, Saïda tressaillit et recula jusqu’au coin le plus obscur de la maison.

— Ali, que me veux-tu ? demanda-t-elle. Quel projet insensé t’a conduit jusqu’ici ?