— Je veux te prendre avec moi et te ramener au pays de nos pères, pour que tu occupes enfin à mon foyer la place toujours vide que je t’y ai gardée.
— Renonce à ce fatal espoir, Ali, je ne puis te suivre, car je suis aujourd’hui la femme d’un autre, et le devoir m’ordonne de rester avec lui.
— Avant d’être à lui, tu fus unie à moi. Ce devoir est un mensonge ; ô Saïda, suis-moi !
— Je le voudrais, que cette fuite est impossible. Bientôt elle serait découverte, puis tous les deux, nous serions surpris et massacrés sans pitié. Encore une fois, Ali, abandonne cette funeste idée. Retourne seul au pays de nos pères. C’est ici désormais que je dois vivre. Pars, et oublie celle qui ne peut plus être à toi.
Mais Ali n’écoutait plus. Est-ce bien à lui que de telles paroles s’adressent ? à lui qui, pour l’amour de cette femme timorée, n’a redouté aucun péril ? Il a bondi vers elle et tire son poignard. Son bras est levé. D’un geste impérieux, il lui indique la porte. C’en est fait. Saïda n’a qu’à lui obéir, ou la menace inflexible qu’elle lit dans son regard va s’accomplir. Elle courbe la tête, et, tout en pleurs, sort lentement de sa maison. Dehors, Ali l’entraîne avec rapidité.
Ils marchèrent toute la nuit sans parler, et ce ne fut que le lendemain, alors que le soleil était au plus haut point de sa course, qu’ils s’arrêtèrent. Ali, exténué, s’endormit au pied d’un arbre, non sans recommander à Saïda de l’éveiller si elle apercevait quelqu’un ou prévoyait quelque danger. Son chien veillait, en outre, près de lui.
Une heure entière ne s’était pas encore écoulée que Saïda entendit le galop d’un cheval. Et, tournant les yeux de ce côté, elle vit de loin un cavalier gigantesque, brandissant un javelot ; et dans ce cavalier, elle reconnut son époux, le nègre dinka. Cependant, au lieu de prévenir Ali, la perfide, au contraire, adresse des signes d’appel au dinka. Et comme le chien, à l’aspect de l’ennemi, s’est redressé en faisant entendre un grognement de colère, elle se jette sur lui, et, de peur que ses aboiements ne tirent Ali du sommeil où il reste plongé, elle s’efforce de saisir entre ses mains le museau du fidèle animal pour étouffer sa voix. Mais il s’est dégagé, a réveillé son maître, et déjà Ali est debout. Il était temps.
D’un regard, il a tout vu, tout compris. Déjà le nègre n’est plus qu’à quelques pas de lui ; mais le trait qu’il lui décoche d’un bras fatigué par la course, siffle à son oreille sans l’atteindre. Ali se réfugie derrière le tronc d’un arbre et, de là, fait voler à son tour ses trois javelots contre son rival, qui les évite également. Un seul perce le flanc du cheval, qui hennit et refuse d’avancer. Le Dinka saute à terre, et n’a plus comme le Moselmiès pour toute arme qu’un poignard. Ils se précipitent l’un sur l’autre avec rage. Ils se portent des coups furieux. L’herbe autour d’eux est teinte de sang. Tous deux sont jeunes, tous deux sont forts, la lutte est indécise ; comment va-t-elle finir ? Quand soudain Saïda, demeurée jusque-là spectatrice immobile, s’élance et saisit Ali par les jambes, pour paralyser ses mouvements et le faire tomber. C’en est fait de lui, cette lâche trahison va le livrer. Sa main est impuissante à frapper à la fois le nègre et à repousser Saïda. Il chancelle, et le poignard du Dinka va le clouer sur le sol…
Mais, ô surprise ! celui-ci a poussé un hurlement de douleur et se détourne brusquement : c’est le chien, le chien sauveur, qui s’est jeté, lui aussi, dans la bataille et mord cruellement au talon l’adversaire de son maître. Ali a profité de ce secours inespéré. D’un suprême effort, il s’est débarrassé de l’étreinte mortelle de Saïda, et son poignard a disparu jusqu’au manche dans la poitrine du nègre, dont le gosier laisse échapper un rauque gémissement, et dont le corps, tordu dans un dernier spasme, tombe lourdement à terre. Elle est là, sans mouvement, cette masse noire gigantesque. La paupière à demi ouverte laisse voir le globe blanchâtre de l’œil ; les lèvres desserrées montrent une rangée de dents aussi polies que l’ivoire, et le sang coule à flots du trou profond creusé par l’arme d’Ali. Celui-ci contemple pendant quelques instants, impassible, le cadavre de son ennemi, puis, se baissant, il arrache une touffe d’herbe dont il essuie son poignard, et le repasse à sa ceinture. Et, après avoir caressé doucement son chien, il se retourne vers Saïda presque folle de terreur, et du doigt lui montrant le chemin, se remet en route avec elle, sans prononcer un mot.
Le soir même, les fugitifs atteignirent les terres des Moselmiès et rencontrèrent les premières vaches des troupeaux de leur tribu. Aux cris des jeunes pâtres qui les aperçurent, la nouvelle de leur arrivée se répandit bien vite de montagne en montagne jusqu’au village. Et aussitôt la foule de leurs parents et de leurs amis accourut au-devant d’eux, les hommes en brandissant leurs armes et se livrant à des simulacres guerriers, les femmes en poussant le houloulement plaintif et prolongé qui, chez leur sexe, ainsi qu’on sait, est le signe en usage de bienvenue et d’allégresse.