Les uns entourèrent Ali pour le féliciter. Son succès était celui de toute la nation, et le prélude heureux des plans de vengeance qui se discutaient tout bas. Les autres s’emparèrent de Saïda, avides de recueillir de sa bouche les détails émouvants de sa captivité et de sa délivrance. Puis, la cabane d’Ali devenant dès lors trop petite pour abriter deux têtes, chacun s’empressa ; et, au bout de peu d’heures, le bois et l’herbe sèche furent apportés de toutes parts, et une seconde maison spacieuse et commode s’éleva à côté de l’ancienne. Et lorsqu’elle fut achevée, que les cloisons furent bien reliées entre elles par des branches flexibles, que la paille serrée du toit l’eut rendue impénétrable au soleil et à la poussière, que des peaux de bœuf nombreuses eurent été étendues sur le sol, Ali se rendit à la demeure des parents de Saïda, où elle attendait près d’eux que la sienne fût prête, et, au bruit des chants et des instruments, il la conduisit dans celle qu’elle devait habiter désormais. Mais, après qu’elle eut été installée et que chacune de ses servantes fut venue à l’envi lui baiser les genoux et les mains, à la grande surprise de tous, lorsqu’ils se retirèrent, Ali, laissant retomber sur lui la natte qui fermait l’entrée de sa nouvelle maison, s’éloigna avec eux sans rien dire, et Saïda resta seule.
Nul ne songeait au brave chien, si ce n’est son maître, qui se souvenait, lui ! Tant que les travailleurs avaient été occupés à construire l’édifice, piquant les pieux en terre, assujettissant le chaume dans les rameaux entrelacés, et qu’Ali, allant et venant de l’un à l’autre, inspectait l’ouvrage et remerciait ses amis, le pauvre animal, roulé non loin de là sur lui-même, le museau entre les pattes, suivait chaque mouvement d’un œil inquiet, mais ne bougeait pas. Ce ne fut qu’au moment où Saïda s’apprêtait à franchir le seuil de la maison, qu’hérissant ses poils et grondant sourdement, ainsi que naguère à la vue du Dinka, il s’élança comme pour en défendre l’entrée. Un regard de son maître suffit à lui imposer silence, et il alla docilement, bien qu’à regret, se réfugier à l’écart, au milieu des épines. Dès que la foule eut disparu, Ali vint l’y chercher ; et tous les deux rentrèrent ensemble dans la vieille cabane, où personne ne devait venir les déranger. Et lorsqu’ils furent bien seuls, Ali prit dans ses bras la tête de son chien fidèle, et le baisa deux fois ; puis, étendant une peau de chèvre bien moelleuse près de celle qui lui servait à lui-même de lit, il y fit coucher son véritable ami, et, le regardant, il se mit à pleurer…
— Au moins, tu m’aimes, toi ! ne put-il s’empêcher de murmurer à voix basse…
Et, se jetant sur la seconde peau, il y demeura bien longtemps sans dormir, à remonter dans son esprit le courant du passé, à se rappeler les premières joies de son enfance avec ses premiers jeux, les premiers sourires de sa jeunesse avec ses premières amours. Et il évoquait le souvenir de ces jours fortunés où le bonheur semblait venir à lui sur l’aile de l’espérance, où tant de rêves heureux berçaient de leurs illusions dorées les promesses de l’avenir, où Saïda l’aimait !… Puis ces riants tableaux disparaissaient, effacés par des scènes terribles. Il revoyait l’affreuse nuit où les Dinkas brûlaient son village, où Saïda était enlevée et lui-même blessé. Il se retraçait les dangers qu’il avait affrontés pour la retrouver… Et il la retrouvait en effet, mais elle refusait de le suivre ; et, dans sa lutte avec le Dinka, elle, sa sœur et son épouse, n’avait pas craint de se tourner contre lui. Oh ! tout cela surtout, il s’en souvenait avec terreur, et se disait que, bien qu’il l’eût ramenée, bien qu’elle reposât tout près de lui, il n’en était pas moins condamné à vivre seul encore, plus seul qu’auparavant peut-être, avec son chien pour muet et unique confident !…
Et, le lendemain, après avoir mûri dans la solitude le plan de sa vie à venir, de bonne heure il entra chez Saïda. Elle était déjà entourée d’une partie des femmes du village et de sa famille qui chantaient les louanges d’Ali. Et celui-ci, s’asseyant auprès d’elle, causait avec chacun. Et la porte grande ouverte était accessible à tous. Presque toute la journée il resta ainsi ; mais, dès que le soir arriva, comme la veille, il sortit pour rentrer avec son chien dans leur hutte solitaire. Et tous les jours suivants, à l’heure où les ténèbres, en conviant au repos, sollicitent l’amour, il quittait Saïda. Et il agit de la même façon durant plusieurs mois, sans qu’un mot tombé de ses lèvres fît jamais, devant elle, allusion aux événements de leur retour.
Or, Saïda, délaissée et dédaignée d’Ali, mais n’osant néanmoins lui adresser de reproches, parce qu’elle se sentait coupable, dépérissait peu à peu. Et, tout en souffrant de cet abandon, elle s’avouait en elle-même que c’était justice, lorsqu’un jour, en présence de sa mère, parlant de son mari absent pour le moment, les larmes tout à coup lui jaillirent des yeux. Et comme sa mère la pressait de questions pour en connaître la cause, après avoir refusé d’abord d’y satisfaire, poussée de plus en plus, elle finit par confesser, en se voilant le visage, que, depuis sa fuite de chez les Dinkas, les silences mystérieux de la nuit, chers aux époux qui s’aiment, n’avaient jamais pu retenir une seule fois Ali dans les bras de sa femme désolée.
A cet aveu, la mère courroucée se leva et courut rapporter au père de Saïda l’affront infligé à leur fille. Et celui-ci, non moins indigné, s’en alla chez son frère, père d’Ali, et lui demanda de venir avec lui s’informer près de son fils des causes qui l’éloignaient de sa femme.
Comme il rentrait, le soir, accompagné de son chien, Ali aperçut, en effet, les deux vieillards assis à la porte de sa hutte, qui paraissaient l’attendre. Et les abordant, il leur baisa les genoux avec respect. Mais eux, se redressant, et sans répondre à ses politesses autrement que par un maintien sévère, lui expliquèrent le but de leur visite, et le sommèrent de s’expliquer, au nom de l’honneur des deux familles et de la vertu de Saïda.
— Vous l’ordonnez ? dit tristement Ali, quand ils eurent terminé.
— Nous l’ordonnons.