— Eh bien !… soyez donc satisfaits. Mais que mes lèvres se dessèchent avant de l’accuser moi-même ! Puisqu’il le faut, je veux que la lumière jaillisse de ses propres paroles. Entrez dans cette hutte qui est la mienne, et dont la muraille contiguë à celle de la maison où repose Saïda vous permettra d’entendre. Moi, je vais auprès d’elle. Nous parlerons tout haut. Nos discours vous mettront à même de connaître bien des choses que, jusqu’à présent, j’ai pris soin de cacher par pitié pour elle, aussi bien que pour vous. Et quand vos oreilles auront écouté, puissent vos cœurs pardonner !

A ces mots, les vieillards entrèrent, sans rien ajouter, dans la hutte d’Ali, tandis qu’il pénétrait lui-même auprès de Saïda.

Affaissée sur sa couche, le front languissamment appuyé sur son bras recourbé, tandis qu’à la lueur d’un brasier flambant, une esclave lui frottait la plante des pieds de la fleur embaumée du séné, Saïda ne put réprimer un mouvement de surprise, ni faire taire un tressaillement de bonheur à la vue d’Ali entrant à pareille heure chez elle… D’un signe, l’esclave fut congédiée, et Saïda, se soulevant à demi, invita son époux à s’asseoir sur le bord de cette couche dont jamais, jusqu’alors, il ne s’était approché. Puis, elle-même, s’allongeant à la manière d’une chatte amoureuse qui s’étire aux voluptueux rayons d’un soleil de mai, et portant sa jolie tête jusqu’à lui, comme pour implorer une caresse, elle l’appuya mollement contre la poitrine du jeune homme, les yeux tournés vers les siens… Sa robe avait glissé le long de ses épaules nues, sa chevelure dénouée les recouvrait à moitié, son sein palpitait, son regard était humide, sa bouche prête à parler tremblait. Elle était bien belle ainsi…

Mais Ali, l’écartant doucement, se prit à la contempler quelques instants en silence. Puis, tout à coup, comme s’il eût cédé au flot de tant de sentiments divers qui s’entre-choquaient en lui :

— Te souviens-tu, dit-il, ô Saïda, de notre enfance, quand tous les deux, insouciants et heureux, nous courions à travers les rochers et les bois, sans autre idée que notre mutuelle tendresse ? Dès que l’aspect imprévu de quelque bête sauvage t’effarouchait, ou que les pointes trop aiguës de la roche te blessaient, je te vois encore venant en toute hâte te cacher derrière moi, et réclamer soutien et protection !… Et moi, tout fier et tout ravi, je te couvrais de mon corps, pour m’offrir le premier au danger, ou je t’emportais dans mes bras, pour t’y soustraire et te délasser. Nulle fleur ne se penchait trop loin sur la pente escarpée de l’abîme, dès que vers elle se penchaient tes petites mains exigeantes. Nul oiseau ne bâtissait son nid trop haut, au sommet de la plus faible branche, s’il fallait te l’apporter pour sécher tes pleurs d’impatience… Et à la maison, quand la sévérité de ta mère, pour punir quelque faute d’enfant, voulait te châtier, j’accourais, et tu me trouvais toujours entre elle et toi, pour calmer sa colère, ou, si je n’y parvenais point, pour partager le châtiment et essuyer tes larmes… Te souviens-tu de tout cela, ô Saïda ?…

— Je m’en souviens, Ali.

— Et plus tard, lorsque avec l’âge notre affection enfantine changea de nom, pour Ali il n’était pas d’autre fille sur terre que Saïda… Et je voulais devenir un chef renommé afin que mon nom, dans les chansons guerrières de la tribu, redit avec honneur, vînt souvent jusqu’à elle, et qu’au fond de l’âme une voix secrète lui murmurât tout bas : « S’il est brave, c’est pour toi ! S’il veut être grand, c’est pour toi ; s’il aime à vivre, c’est pour toi ! » Oh ! Saïda, Saïda ! pour moi, l’horizon de la vie commençait à ce mot et finissait avec lui… Hors de là, plus rien !… Tu étais à la fois ma lumière, ma force, mon courage !… Quand je partais en guerre avec nos jeunes hommes, toujours le dernier à m’éloigner du village, je m’arrêtais à la crête des collines pour apercevoir encore dans le lointain, parmi les autres chaumières, la fumée de celle où reposait ma bien-aimée, laissant monter sur le fond du ciel sa colonne bleuâtre comme pour me dire adieu !… Et lorsque, triomphants et joyeux, nous revenions, le premier cette fois, bien avant tout le monde, je marchais pour entrevoir plus tôt sa figure adorée… Et quand la troupe des femmes, sortant de leurs demeures, venait saluer les vainqueurs de leurs acclamations, et qu’entre les plus braves et les plus remarqués, la voix unanime des chefs proclamait Ali, devant toute la nation réunie, lui ne cherchait que Saïda, afin de lui reporter sa gloire et de répéter : « Toujours pour toi ! toujours pour toi !… » Te souviens-tu de tout cela, ô Saïda ?…

— Je m’en souviens, Ali.

— Il parut enfin, le jour tant désiré de notre union. Les tambourins résonnèrent, les cris d’allégresse retentirent. C’était à la suite d’une expédition glorieuse où je m’étais signalé, et dont ma valeur personnelle avait abrégé la durée. Je savais qu’au retour j’allais être ton époux… Et il n’y avait pas assez de bouches pour célébrer notre félicité, pour glorifier mon courage et chanter ta beauté… Et les fêtes s’annonçaient brillantes… Et dans l’orgueil insensé de mon bonheur et de mon amour, il me semblait que la main du Prophète m’avait ménagé d’avance l’accès du paradis… Et je m’épanouissais dans l’aveuglement de mon ivresse, quand tout à coup, du sein terrible de la nuit, surgit un épouvantable désastre… Nos chants d’allégresse devinrent des râles d’agonie, nos torches s’éteignirent, nos maisons brûlèrent, nos guerriers furent lâchement massacrés, nos femmes, nos enfants entraînés par de féroces bandits… Moi-même, surpris à l’improviste, je tombai sanglant à tes côtés sans pouvoir te défendre… Te souviens-tu, Saïda ?…

— Je m’en souviens, Ali.