— Ah ! j’ai besoin de passer bien vite sur tant de funèbres souvenirs ; je ne veux pas y arrêter ma pensée. Mais ne te souviens-tu pas aussi qu’un soir tu me vis là-bas, au pays des Dinkas, subitement apparaître devant toi, toi devenue la proie et l’esclave de l’un d’eux ; puis, lorsque je te dis : « C’est moi, Ali, ton frère et ton époux, qui viens te délivrer », tu refusas de me suivre, et mon poignard, pour t’y contraindre, dut se lever sur ta tête… Dis-moi, ne t’en souviens-tu pas, ô Saïda ?…
— Hélas ! oui, je m’en souviens, Ali.
— Et lorsque, dans notre fuite, brisé par la fatigue, je m’endormis sous ta sauvegarde et celle de mon chien, est-ce que tu n’essayas pas, à la vue du Dinka, lancé à notre poursuite et sur le point de m’égorger, d’étouffer les cris de la pauvre bête qui allaient m’éveiller ?… Et dans la lutte acharnée qui s’engagea alors, quand le fidèle animal combattait pour son maître, toi, ma sœur et mon épouse, toi, la première compagne, toi, le seul rêve et l’unique espérance de ma vie, toi, Saïda, est-ce que tu ne tournas pas, au contraire, tes efforts contre moi ; et, cherchant à m’entraîner dans une chute fatale, est-ce que tu ne tentas pas de donner, par ma mort, la victoire au Dinka ?… Dis-moi, de tout cela te souviens-tu, ô Saïda ?
— Oh ! pitié ! pitié ! Je m’en souviens, Ali !
Et la malheureuse femme, humiliée, atterrée, s’était laissée choir, sous le poids de la honte et du repentir, aux pieds d’Ali toujours impassible, et les mouillait de ses larmes, en les entourant de ses bras.
— Or, je ne te l’ai jamais demandé jusqu’à ce jour, continua Ali, mais aujourd’hui, réponds, ô Saïda : de cette conduite odieuse quelle était donc la cause ?
— Pardonne, Ali, pardonne. Un vertige sans nom me dominait, j’étais la proie d’une folie furieuse ; j’aimais le Dinka ! Et de quoi n’est-on pas capable quand on aime ?
Saïda n’eut pas le temps d’en proférer davantage. La natte qui fermait l’entrée de la maison fut brusquement relevée, et les deux vieillards parurent. Un coup d’œil jeté sur eux lui suffit pour reconnaître, à l’aspect courroucé et indigné de leur visage, qu’ils venaient d’être les invisibles témoins de l’aveu de son crime. Et dès lors, suivant la loi inflexible de sa tribu, elle comprit que c’en était fait d’elle, et que son sort allait s’accomplir. Ramenant sur son front résigné un pan de son vêtement, pour dissimuler sa pâleur et son effroi, sans un mot, sans une plainte, sans un soupir, elle attendit.
De la main, le père d’Ali fit un signe impérieux à son fils, pour qu’il les laissât seuls à leur terrible devoir. Et, dès qu’il fut dehors, les deux vieillards, liant avec des cordes les pieds et les mains de la fille coupable, chargèrent, dans un silence farouche, son corps inerte sur leurs épaules, et l’emportèrent loin du village. Et lorsqu’ils furent arrivés dans un endroit bien sombre et bien solitaire, tirant son sabre, le père de Saïda, lui-même, sans hésiter, le plongea dans le sein de son enfant. Puis, certains que les dernières palpitations de la vie éteinte étaient bien évanouies chez elle, les deux hommes s’en allèrent, abandonnant son cadavre dans le désert, pour qu’il devînt la proie des bêtes sauvages, selon le châtiment réservé aux femmes adultères.
Mais à peine se furent-ils éloignés qu’un autre homme sortit des broussailles. C’était Ali, qui avait suivi pas à pas les bourreaux, résolu, puisqu’il n’avait pu soustraire à sa destinée celle qu’il avait aimée, à défendre au moins d’un suprême outrage ses restes inanimés. Et au matin, en effet, les premiers pâtres qui sortirent du village distinguèrent, à la clarté indécise de l’aube, deux corps couchés l’un sur l’autre, au bord d’un trou à demi creusé. Et, en s’approchant, ils reconnurent Saïda d’abord, puis Ali avec une large blessure au flanc, la figure déchirée et à ses côtés son sabre brisé. Puis, guidés par des traces sanglantes, non loin, dans le buisson, ils découvrirent une panthère morte, et, tout près d’elle, le ventre ouvert d’un coup de griffe, le chien d’Ali dont les dents tenaient encore la bête féroce à la gorge.