Et, touchés de tant d’amour et de tant de dévouement, les jeunes gens de la tribu, avant que les préceptes austères des anciens aient pu se faire écouter, accoururent, pour achever de leurs propres mains la tombe qu’Ali n’avait pu lui-même terminer. Dans cette tombe, ils descendirent tout ce qui restait en ce monde d’Ali et de Saïda. Et quand la terre eut été rejetée sur eux, ramassant tous les cailloux blancs de la montagne, les jeunes filles en jonchèrent ce petit coin de terre, de manière à y construire une sorte de pyramide qui pût rappeler aux amants à venir l’histoire des deux époux réunis dans la mort. Et, un peu au-dessous, un autre monument plus humble fut également élevé sur les restes du chien fidèle tué en vengeant son maître.
CHAPITRE VI
Les Barcas en costume de guerre. — Le mariage chez les Hassaniès. — Souakim. — Les Anglais et la route commerciale du Soudan. — Gœrguis et le léopard. — Kouffit. — Le miel et les fourmis. — Le torrent.
Le lendemain, pour répondre à mes désirs et me fournir l’occasion d’admirer la valeur des siens, le bon Achmed-Ben-Saïd aurait bien voulu m’offrir le spectacle d’une chasse au lion, telle que je l’ai décrite plus haut. Mais ces parties de plaisir ne s’improvisent pas. La pièce essentielle, c’est-à-dire la bête, manquait pour l’instant. Il tenta de se rabattre sur un spectacle dont les éléments faisaient moins défaut, et nous partîmes en quête d’une compagnie d’autruches qui avait été signalée la veille aux environs.
J’ai eu déjà l’occasion de raconter[13] cette chasse intéressante. Je n’y reviendrai donc pas, si ce n’est pour rappeler la courtoisie généreuse du vieux cheik. A peine les animaux abattus, il s’empressa d’en arracher les plus belles plumes, les plus immaculées, et me pria de les accepter en mémoire de mon séjour auprès de lui. Cet hommage, m’a-t-on appris depuis, représentait bien une somme de cinq à six cents francs. Les coutumes locales exigent qu’en retour d’un présent il en soit immédiatement offert un autre. Sur l’épaule du cheik battait orgueilleusement un mousquet inerte, condamné, entre ses mains, par le manque de poudre, à une impuissance qui le désolait. Quelques allusions à cette détresse me l’avaient fait comprendre. Je tirai aussitôt de mon sac une poire à poudre qui m’avait bien coûté cent sous, et que je lui remis pleine jusqu’au bord. En dépit de la gravité officielle dont un Oriental ne se départit jamais, je devinai, à ce cadeau, dans l’éclair de son regard, une joie d’enfant… Ces pauvres plumes, aujourd’hui, que sont-elles devenues ? Que sont devenus tous ces souvenirs étranges ou précieux rapportés de si loin ? Que l’insouciance de ma jeunesse réponde si elle peut !
[13] Obock, Mascate, Bouchire, Bassorah, chez Plon.
Au moment de quitter Guedena, vingt-quatre heures plus tard, je fus rejoint par deux hommes dont m’avait parlé le cheik, et qui sollicitaient la faveur de suivre ma petite caravane, pour voyager avec plus de sécurité. Trois ou quatre fusils, en effet, constituent une force imposante chez les peuplades que j’allais visiter, et l’armement de mes domestiques était de nature à inspirer un respect salutaire. Mes deux inconnus appartenaient à la tribu des Hassaniès, sur le fleuve Blanc. Montés sur de superbes mulets, et accompagnés de quatre esclaves gallas, ils regagnaient leurs foyers par Khassala. J’accédai d’autant plus volontiers à leur prière, que Hadji-Achmed-Ben-Saïd me les avait donnés comme ses amis particuliers. Pour me remercier alors et nous faire honneur, il résolut de nous escorter une partie du chemin, avec un escadron de ses guerriers revêtus de leur costume de combat.
Figurez-vous, au moyen âge, les compagnons de Tancrède ou de Renaud de Montauban, tels que nous les dépeignent les récits contemporains, et vous aurez une idée de la physionomie de cette troupe de Barcas armés en guerre. Rien n’y manquait. Le haubert, la cotte de mailles, l’épée droite à poignée en forme de croix, l’écu blasonné, et jusqu’au casque empanaché avec la visière baissée ; tout, même le cheval, le destrier bardé de fer, était là. C’était une cohorte de croisés ou de Sarrasins égarés dans le désert ; c’était une évocation vivante des poétiques légendes de la Table Ronde. J’avais honte de mon accoutrement moderne et mesquin au milieu de ces fiers paladins.
De leur visage, on ne distinguait que les yeux, et justement, le chef qui caracolait à mes côtés s’était, jadis, rendu fameux en tuant, par cet unique endroit vulnérable, un des compétiteurs qui lui disputaient le pouvoir. Dans une rencontre seul à seul, il lui avait, d’un coup de lance en plein sous la paupière, défoncé le crâne.
Après le repos de la première halte, nous nous quittâmes. Ce ne fut pas sans un certain regret que je lui dis adieu. Le casque au cimier garni de marabouts et l’armure du chevalier pouvaient bien y être pour quelque chose, et, plus d’une fois, pendant qu’il reprenait le chemin du Nord avec ses hommes, je me retournai jetant un dernier coup d’œil sur cette cavalcade pittoresque. Mais bientôt je les perdis de vue. J’avais, de nouveau, devant moi l’isolement et le désert.