L’isolement, non ! Car le plus âgé de mes compagnons de voyage était un homme instruit et sage, qui avait vu bien des choses, bien des pays, et dont la conversation naïve, sans apprêt, excitait chez moi un piquant intérêt. J’avais entendu de singulières descriptions des mœurs de son peuple. Ce fut sur ce terrain que je m’efforçai de l’attirer. Il s’y prêta de bonne grâce.
Les Hassaniès forment, par l’étrangeté de leurs coutumes, un groupe à part chez les riverains du fleuve Blanc. La constitution de la famille y repose sur des bases qui confondent l’esprit. Ce n’est pas de son père, ou plutôt du mari de sa mère, qu’hérite jamais l’enfant ; c’est du frère de celle-ci, de son oncle maternel. Et pourtant, cette législation, étonnante au premier abord, n’est qu’une conséquence logique de l’organisation sociale des Hassaniès, et des règles traditionnelles auxquelles demeurent soumises, parmi eux, l’institution du mariage et l’existence conjugale.
La femme y jouit, en effet, de la pleine disposition du quart de sa vie. Voilà le principe. Comment s’applique-t-il ?
Tous les quatre jours, l’emploi du quatrième lui est réservé libre et sans contrôle. Pendant ces vingt-quatre heures, les droits de l’époux s’évanouissent. Au lever du soleil, il quitte la case commune et s’éloigne. On ne le reverra que le lendemain. Quant à la femme, quel usage fera-t-elle de sa liberté ? On le devine. La foule des visiteurs se presse à sa porte. Quelquefois, néanmoins rarement, les caprices de son choix ont des bornes. Mais rien ne les lui impose. Elle peut ouvrir les bras aux caresses de qui lui plaît. Point de morale austère, point de surveillance jalouse pour s’en alarmer. Au contraire. Plus elle a de clients, plus elle est considérée. Ce qui ne l’empêche pas, les trois autres jours, de se montrer bonne épouse et bonne mère, de faire la joie de son mari et le bonheur de ses enfants, pour recommencer ainsi, régulièrement, aux mêmes intervalles, aussi longtemps que ses charmes sauront commander à l’âge, et que l’attrait du plaisir attirera les galants.
Par malheur, paraît-il, si l’amabilité de ces dames jouit, au loin, d’une réputation légitime, il n’en est pas tout à fait de même du renom de leur beauté. Le voisinage des belles Abyssiniennes y porte préjudice. Aussi le nombre des voyageurs, dans leur tribu, est-il moins considérable qu’on ne serait, à tort, tenté de le croire. J’en ai connu, cependant, qui avaient gardé bon souvenir de l’hospitalité hassanienne.
On prétend que le privilége bizarre dont je viens de parler fut, à l’origine, un hommage spontané de la reconnaissance masculine, à l’issue d’une guerre où, battus et écrasés, les hommes s’étaient vus inopinément sauvés par l’intervention du beau sexe, dont le bras débile s’arma, à son tour, pour la défense du foyer conjugal. Peut-être est-il permis de supposer que ce furent, au contraire, nos amazones qui, profitant de leur victoire et de l’abaissement momentané de leurs seigneurs et maîtres, en abusèrent pour dicter à ceux-ci l’humiliante condition admise plus tard, de plain-pied, dans le domaine du droit public. Les explications varient sur ce point, demeuré indécis.
Je n’étais pas, en ce qui me concerne, appelé à l’éclaircir, ni à juger par expérience de l’étendue des consolations qu’elles lui doivent. Malgré l’insistance amicale de mes compagnons, je ne pouvais songer, pour le moment, à tourner mes pas de ce côté, ni à prendre leur toit pour abri, et nos rapports n’allaient plus être de longue durée. Nous étions arrivés à Alguede, lieu de jonction du chemin des caravanes du Barca avec la route qui mène de Khassala à Keren, et ils tenaient à ne pas se rapprocher davantage des Changallas. Le territoire de ces nègres féroces se trouvait encore, il est vrai, sur la gauche, assez éloigné de notre itinéraire, mais il n’est pas rare qu’ils aillent porter bien en dehors du rayon de leurs frontières le théâtre sanglant de leurs déprédations. Ce sont les pourvoyeurs attitrés des marchés d’esclaves de Khartoum et, disons-le aussi, la pépinière où les harems de l’Égypte recrutent leurs eunuques. Cette spécialité intéressante entraîne avec elle une mortalité épouvantable, et, parmi les malheureux qu’elle atteint, sept sur dix en moyenne succombent aux suites de l’opération.
Nous bivouaquâmes avant Alguede, sous un sycomore touffu, au bord d’une onde claire dédaignée par les baisers du soleil. C’était moi qui, jusqu’alors, m’étais chargé du menu des deux ou trois repas que nous avions pris ensemble, et dont quelques francolins, une petite gazelle, avec deux ou trois pintades tuées au courant de la marche, avaient fait tous les frais. Sur le point de nous quitter pour toujours sans doute, mes Hassaniès voulurent m’en offrir un à la mode de chez eux. Je les laissai agir. On apercevait sur la hauteur, en face de notre campement, sept ou huit huttes indigènes. Des troupeaux paissaient autour. Ils se dirigèrent de ce côté, et au bout d’une demi-heure revinrent chargés d’un mouton et d’un régime de dattes sèches.
En un clin d’œil, la bête est dépouillée et embrochée à une longue perche devant un feu petillant ; puis le succulent rôti, toujours garni de son manche, nous est servi en entier sur des pierres plates ramassées au fond de la source. Depuis, à combien de diffas, en Algérie, n’ai-je pas pris part, avec le mouton traditionnel apprêté de la même manière ! Mais celui-là, mon estomac reconnaissant ne l’oubliera jamais. C’était le premier que je mangeais ainsi accommodé, et je le vois encore étalant à nos regards affamés ses chairs cuites à point, son sang juteux, sa graisse dorée, sa peau légèrement grillée criant sous le couteau. Quelle place occupent, dans les préoccupations de l’homme, les soucis et les appétits matériels, lorsque, affranchi des conventions policées de la civilisation, il se trouve jeté au milieu de l’existence d’aventures et de ses lois inexorables !
Après une dernière tasse de café indigène, du café comme je n’en ai jamais bu depuis, nous nous dîmes adieu… Que d’adieux ai-je déjà échangés au cours de ma vie, un peu dans toutes les langues et sous toutes les latitudes ! Que de gens avec lesquels j’ai frayé, j’ai vécu, j’ai souffert, durant des heures, des jours, des années, et que je ne reverrai jamais !