L’itinéraire que nous avions suivi jusque-là était celui des caravanes qui, du fleuve Blanc et de Khartoum, se dirigent vers la mer. Beaucoup plus court que la vallée du Nil et sans obstacles bien sérieux à surmonter, c’est, en effet, le chemin naturel du commerce du Soudan. Avant les conquêtes de Mehemet-Ali, il n’en connaissait point d’autre. Ce fut ce prince qui entreprit d’en détourner le courant au profit du royaume qu’il venait de créer, et au bénéfice des marchands du Caire ou d’Alexandrie. Il ne recula devant aucun effort, et l’on se rappelle l’effroyable mort de son fils Ibrahim-Pacha, brûlé vif avec toute son armée par les peuplades qu’il venait subjuguer, celles-là même auxquelles, aujourd’hui, ont affaire les Anglais. Sous le prétexte d’obéir aux réquisitions du vainqueur, elles avaient disposé autour de son camp d’énormes tas de fourrage formant une chaîne continue. Puis, la nuit venue, elles y mirent le feu. Personne n’échappa.
Mais il est hors de doute que, le jour où le Soudan, comme il n’en est pas éloigné, échappera à la domination égyptienne, le courant mercantile reviendra à ses habitudes traditionnelles et aux débouchés des ports de la mer Rouge dont il ne s’est jamais désintéressé. C’est ce que, de longue date, a compris l’Angleterre.
La situation de Souakim désigne tout spécialement ce port pour en être l’entrepôt le plus général, et cette considération, avons-nous à l’ajouter ? ne fut pas, à l’origine, la moins éloquente pour la décider, sur ce point, alors qu’elle les laissait bien en paix un peu plus loin, à une démonstration vigoureuse coutre les partisans du Mâhdi.
A l’époque où j’explorais ces parages, Souakim ne représentait encore qu’une modeste bourgade, ni mieux ni pis que Massaouah, et bâtie de même sur un îlot, à quelques encablures de la plage. Soumise, ainsi que cette dernière, à l’autorité directe de la Porte, elle était la résidence d’un petit gouverneur qui, sous le titre de caïmacan, couvrait de son indulgence paternelle l’actif commerce des esclaves dont, plus encore que Massaouah, sa situation géographique lui réservait le privilége. Tête de ligne des routes du Soudan, je l’ai indiqué, et, assise presque en face de Djeddah, sur la côte d’Arabie, le plus grand marché de chair humaine de tout l’Islam, elle devait à cette circonstance une prospérité dont le régime britannique est loin aujourd’hui, nous le savons, de menacer la source.
Bien qu’il n’y fût alors question ni de télégraphe ni de bateaux à vapeur, les relations entre ces deux villes étaient incessantes et des plus rapides. Un exemple peut en donner l’idée, en même temps qu’il fournira une preuve de plus de la merveilleuse promptitude avec laquelle s’échangent, sans qu’on sache comment, les communications en pays arabe. De Djeddah à Souakim, dans les meilleures conditions de vent, de mer et d’embarcation, le trajet minimum était alors de trente heures. Or, lorsqu’eut lieu, à Djeddah, le massacre des consuls anglais et français, c’était vers dix heures du matin ; eh bien ! le soir même, sur les six heures, la nouvelle en était annoncée à Souakim et se répandait aux alentours… Comment ?… Par qui ?… M. Münzinger, qui me citait le fait et en fut témoin, se bornait à me le raconter sans pouvoir l’expliquer.
En passant sous l’administration immédiate de l’Égypte, Souakim vit, comme Massaouah, sa prospérité se développer, et bénéficia des bouleversements apportés par les conquêtes d’Ismaïl-Pacha dans le Soudan, non moins que des calculs de son ambition en éveil. Des négociants européens s’y installèrent ; des steamers fréquentèrent son port, une digue relia l’îlot à la terre ferme, et, tandis que les fonctionnaires et les riches marchands se bâtissaient des divans ou des maisons de pierre dans le premier quartier, qui continuait à demeurer leur apanage, un faubourg indigène dressait, sur le continent, ses masures de chaume, à l’abri des fortifications et des établissements que le gouvernement y édifiait. Devenue une place d’armes destinée à tenir en respect toute cette partie du littoral et à fermer au besoin les routes de Khartoum ou de Berber, Souakim compte aujourd’hui dix à douze mille habitants, des Bicharis, pour la plupart. Les puits qui lui fournissent l’eau sont à une demi-lieue environ, entourés de sycomores et de jardins qui rappellent ceux de Monkoullo. Depuis l’occupation des Anglais, les abords en ont été mis en état de défense, des ouvrages avancés ont été construits, et ce que le système militaire égyptien laissait d’incomplet a été achevé.
Osman-Digma leur servit à propos de prétexte, d’abord pour y débarquer les troupes soi-disant nécessaires à la protection de ce poste, et ensuite pour les y maintenir avec un de leurs officiers en qualité de gouverneur. L’Europe peut être assurée qu’à moins d’une pression irrésistible et unanime, ils n’en sortiront plus. Quant aux progrès d’Osman-Digma ou de son patron, qu’ils s’accentuent ou qu’ils s’arrêtent, qu’importe ? Plus le Mâhdi et les siens s’établiront fortement, au contraire, sur le haut Nil, de manière à en couper définitivement les relations avec l’Égypte, et plus il en surgira, pour la politique de l’Angleterre, d’avantages éclatants. Toute la vie commerciale de ces régions refluera forcément vers les rivages qu’elle détient désormais. Aussi, que l’infortuné Gordon fût encore de ce monde ou non, l’expédition envoyée, sur le tard, à son secours, ne fut jamais, suivant moi, destinée à pousser ses opérations bien loin, et en admettant qu’elle s’en tirât, dans la pensée de ceux qui l’avaient conçue poussés par l’opinion publique, la limite de ses efforts était depuis longtemps fixée.
Le khédive Ismaïl-Pacha, auquel on ne saurait refuser le sens pratique d’un négociant habile, se rendait compte à merveille du danger suspendu en permanence sur l’avenir commercial de l’Égypte, et dont l’imminence grandissait à mesure qu’il reculait lui-même, au sud, la limite de ses États. Ce fut là le secret de ses expéditions contre l’Abyssinie, et de sa prise de possession des Bogos. Ne pouvant supprimer cette issue toujours entr’ouverte sur son flanc, bien qu’il en tînt les deux bouts, il voulait, en même temps qu’il se ménageait de nouveaux champs d’exploitation, devenir maître aussi des défilés montagneux qui en commandent le parcours, de manière à en saisir le contrôle, sinon le monopole absolu. Le jour où les Bogos, reliés à Khassala, furent à lui, ce but était atteint ; et dorénavant il n’y eut plus que les convois d’esclaves, conduits ou protégés par ses agents, qui la virent s’ouvrir tout à fait devant eux. Avec l’ivoire, il n’était, en effet, guère d’autre négoce dont jusqu’alors l’Extrême-Soudan eût révélé les éléments. L’une portant l’autre, les deux marchandises cheminaient sans bruit, à l’abri de la surveillance gênante des préjugés européens, tandis que toutes les denrées de nature plus licite s’amassaient au grand jour, dans les magasins de Khartoum, pour descendre ensuite, placidement, la ligne du fleuve.
En voilà désormais, à bref délai, le trafic rejeté, avec le reste, sur la même voie. A Massaouah, les Italiens n’en auront que ce que daignera leur abandonner le désintéressement de la Grande-Bretagne. Or, on connaît la valeur de ce mot en anglais. Il est vrai qu’elle ne leur interdit pas l’espoir chimérique d’accaparer tout le commerce de l’Abyssinie proprement dite. Je crois que, sur ce point comme sur d’autres, ils se heurteront à plus d’un mécompte. Massaouah, vers lequel il s’est, néanmoins, détourné depuis longtemps, sous l’empire des événements, ne fut jamais qu’un marché factice, imposé par la conquête arabe aux besoins économiques de la région. Mais que la France se décide, enfin, comme elle en a le droit exclusif, et comme, selon moi, le souci raisonné de ses intérêts lui en dicte le devoir impérieux, à s’installer, à son tour, au fond de la baie d’Adulis, les populations chrétiennes des hauts plateaux sauront bien vite reprendre ce chemin qui fut celui de leurs pères, parce qu’il était et qu’il est toujours le plus accessible, le plus court ; et en dépit de toutes les menées italiennes ou anglaises, Massaouah, relégué à l’écart, aura vécu… Qu’on jette les yeux sur une carte !
Pendant que mes Hassaniès continuaient vers l’ouest, j’obliquai sur la gauche. J’allais quitter le Soudan pour rentrer sur le territoire bogos. Il faisait horriblement chaud. De larges crevasses fendaient le sol ; çà et là le terrain, accidentellement éboulé, dégageait les couches noires et grasses d’un humus de plusieurs mètres d’épaisseur. Quelle fertilité puissante ! Nos pieds foulaient comme un tapis des amas d’herbe, à présent calcinée, mais dont la hauteur avait dû certainement, au printemps, dépasser celle d’un homme à cheval. Un cordon d’arbres dessinait les sinuosités du ruisseau dont nous côtoyions le lit desséché. Pas d’autre végétation vivante aux environs. Mais plus haut, au pied d’un rocher et à l’ombre d’un énorme figuier sauvage, nous attendait un petit réservoir dont les eaux avares filtraient doucement sur un fond de sable. Autour, quelques arbrisseaux verdoyants puisaient dans cette humidité bienfaisante une séve que nulle saison ne tarit. C’était une oasis au milieu de l’aridité générale de la plaine. C’était aussi le rendez-vous de tous les animaux sauvages qui, de loin, venaient y boire.