Nous y fîmes halte pour laisser passer les heures les plus torrides du jour, et chacun se disposa, aussi commodément qu’il le pouvait, à se livrer aux douceurs de la sieste. Je m’étais glissé sous les rameaux d’un agamè, un peu en amont de la source, et je dormais profondément. Tout à coup je suis réveillé par une détonation : Que se passe-t-il ?… Et des cris, des appels… En deux bonds, je suis auprès du figuier dont ils semblent sortir ; et que vois-je ? Un homme, le fusil à la main, sautant, gambadant, chantant, hurlant, et, au bord de la mare, le corps immobile d’un magnifique léopard, le crâne fracassé.

C’était Gœrguis, à demi fou de joie et de terreur tout ensemble. Plus de traces de sa gravité habituelle. Sous le voile opaque des larges feuilles du figuier, la tête contre une des racines, il s’était, ainsi que tout le monde, endormi, sans penser davantage aux hôtes de ces solitudes, mais cependant avec son fusil tout chargé, prudemment, sous la main. Sans cesse à la merci de quelque alerte imprévue, ces gens-là ne dorment jamais que d’un œil. La chute d’une branche, un chant d’oiseau, un souffle d’air les éveille. A un moment, il entr’ouvre la paupière : quelque chose, tout près, a remué ; il a entendu comme un soupir, ou comme des grains de sable froissés, de l’autre côté de l’arbre. Le noir d’une ombre se profile vaguement sur l’azur du ciel. Sans bouger, sans respirer, d’un mouvement de prunelle à peine perceptible, il regarde : c’est un léopard. L’animal ne l’a pas vu, il lui tourne le dos, et est occupé à laper l’eau en silence, pelotonné à la manière des jeunes chats, le mufle voluptueusement à demi baigné… Alors, sans changer de posture, Gœrguis, dissimulé par le tronc, remonte son fusil, ajuste la bête à la tempe, et lâche son coup. Un soubresaut formidable, et ce fut tout. Le léopard était mort.

Il était de toute beauté, vieux sans doute, et d’un fauve foncé, moucheté de larges taches sombres. Une demi-heure après, adroitement dépouillée, la peau séchait étendue au soleil, avec de petites fiches de bois enfoncées dans le sable, pour en maintenir la tension ; et deux thalaris m’en rendaient le fortuné propriétaire.

Je m’étais promis de ne pas rentrer à Keren sans être allé visiter Kouffit, vers l’ouest, non loin de Bicha, dans la plaine de Kassa. C’était en cet endroit que, plusieurs années auparavant, un Français, qui se faisait appeler « le général X… », avait ébauché un établissement, à la fois militaire et agricole, dont il se proposait de faire la base de tout un plan de conquêtes en Abyssinie. Muni de lettres de recommandation puissantes, il était débarqué à Alexandrie, et avec l’autorisation du vice-roi qui alla jusqu’à mettre un de ses vapeurs à sa disposition pour remonter le Nil, il y avait racolé une soixantaine d’Européens de toute provenance. Puis, un beau matin, suivi de ce personnel grossi d’autant de nègres ramassés en route, on l’avait vu apparaître à Khassala, sous l’uniforme de général, tambour battant et enseignes déployées.

De là, après un soi-disant accord avec le gouverneur égyptien, il était parti pour le Barca supérieur, y avait acheté, des chefs indigènes, un terrain suffisamment étendu, et s’était, sur-le-champ, mis en mesure d’y entamer l’œuvre d’une colonisation sérieuse. Des constructions furent élevées, des retranchements, des épaulements, mis en place, des terres ensemencées. Se flattant de trouver là une protection dont ils avaient soif contre l’avidité égyptienne, les chefs environnants accouraient, et se ralliaient autour de cette poignée d’Européens qui leur inspiraient confiance et leur promettaient la sécurité. Les débuts s’annonçaient donc sous des auspices favorables. De cet œuf eût pu sortir quelque chose de grand. Mais M. X… n’était pas l’homme qu’il eût fallu à une entreprise de cette nature. L’idée même n’était pas de lui.

Au bout de deux ou trois mois, sans caractère, sans énergie, il voyait ses projets discutés, son autorité méconnue. Des désertions se produisirent, des désordres éclatèrent parmi les siens, et pour comble, l’Égypte, qui avait couvert ses premiers pas d’une bienveillance dont il aurait dû se méfier, démasqua tout à coup ses batteries. Deux compagnies d’infanterie arrivèrent de Khassala pour le déloger des lieux qu’il occupait.

On ne recule pas devant des Égyptiens lorsqu’on est Français, et qu’au-dessus de son front flottent les plis du drapeau national, arboré, ainsi que l’avait fait M. X… au milieu de son camp, comme une vivante évocation de la France. Il avait, autour de lui, bien encore assez de monde. La position était forte. Les armes, les munitions ne lui manquaient pas. Tout autre, plus habile et plus courageux, eût méprisé les injonctions de l’officier égyptien, et repoussé son attaque à coups de fusil, s’il eût osé la tenter. Les guerres de l’Égypte contre l’Abyssinie, et la bataille de Tell-el-Kebir contre les Anglais, ont montré ce qu’on peut craindre de ses soldats. Mais M. X… préféra se rendre avant d’avoir combattu, et abandonnant à leur destin ceux qui lui étaient demeurés fidèles, il se rendit à Khassala, pour adresser de là, disait-il, ses réclamations à notre consul et à la cour du Caire.

Pendant plusieurs mois, il y séjourna, promenant, dans les rues de cette ville, ses épaulettes de général. Une quinzaine de ses adhérents, qui l’avaient rejoint, y attendaient avec lui l’issue de ses démarches. Un beau jour, il les laissa pour aller, sur place, en activer l’effet. Des mois se passèrent. Les malheureux n’entendaient parler de rien. Quelques-uns avaient succombé aux atteintes de la maladie et de la misère. Les survivants se dispersèrent. Le dernier, un jeune homme nommé Christen, après être parvenu, au prix de mille dangers, mille peines, à atteindre Massaouah, mourut au moment où notre agent allait le rapatrier. Il ne laissait d’autre héritage qu’une chienne, une pauvre bête, compagne de toutes ses vicissitudes, qu’il avait ramenée de Khassala, et qu’il avait appelée Misère !… Ce nom n’en dit-il pas assez, et n’est-ce pas navrant ?… Elle était errante à mon arrivée ; je l’adoptai et la gardai longtemps.

Avec la tombe de cet infortuné, dans un îlot de sable solitaire et nu, les ruines de Kouffit constituent tout ce qui reste de la tentative d’expédition de M. X… en Abyssinie. Quant à celui-ci, affolé quand même de la rage du galon et de l’uniforme, il se mit au service de la commune de Paris en 1871. Là il put être général tout à son aise. A l’entrée des troupes, il réussit à s’échapper, et il mourut, plus tard, en exil.

Je me proposais de séjourner vingt-quatre heures à Kouffit. Un petit gourbi de branchages, édifié en quelques minutes, allait constituer mon palais. Et si je me sers de cette expression ambitieuse, c’est que, dès le lendemain, j’y recevais des ambassadeurs. C’étaient quelques chefs des environs. Le bruit de l’arrivée d’un Français s’était vite répandu parmi eux ; en haine de l’Égypte, ils se disaient que je venais peut-être reprendre l’œuvre interrompue de M. X…, au nom de la France même, cette fois. Chez eux aussi, les largesses tombées de sa main généreuse pour soulager la détresse des Bogos avaient eu du retentissement ; de bonne foi, ils croyaient que de telles libéralités ne pouvaient être que le prélude d’une manifestation plus sérieuse et moins désintéressée. Leurs espérances spontanées, leur confiance naïve en notre pays offraient quelque chose de touchant.