Ce ne fut pas sans regret que je dus les désabuser. Plus d’un, selon l’usage local, m’avait apporté des présents : une vache, une chèvre, du lait, du miel. Nulle contrée au monde, je suppose, n’en produit d’aussi exquis ni d’aussi parfumé que l’Abyssinie. Les abeilles y foisonnent ; et cette profusion de fleurs embaumées, qui tapissent les rampes de la montagne aussi bien que le fond des vallées, leur fournit en toute saison une récolte plantureuse dont les aromes s’infiltrent dans leur miel. Les habitants le consomment le plus généralement sous la forme de tedj ; quant à la cire, elle constitue un des éléments importants de leur commerce. Celui-là était rosé, aussi engageant à l’œil qu’à l’odorat, et enfermé dans une outre en peau de chevreau, de fabrication récente. Je la fis déposer, jusqu’au prochain repas, dans un coin de ma cabane.

Le soir, je fouillai en vain les broussailles du voisinage : pas une pintade, pas un francolin, pas une gazelle. La chaleur était trop forte, le gibier se cachait ; je rentrai bredouille. J’avais pourtant compté, comme d’habitude, sur ma chasse pour dîner. Heureusement que mon miel était là, et faute de mieux, avec deux ou trois bourkoutas, je n’allais pas encore être trop à plaindre. Ce sont des espèces de galettes de farine de dourah. Mes domestiques étaient déjà en train d’écraser le grain entre deux pierres, et d’allumer un feu auquel le combustible ne manquait pas. Une jolie cendre blanche s’amassait sous le petillement de la flamme. C’est indispensable à la confection du bourkouta. Il est, en outre, besoin d’un certain nombre de cailloux, ronds autant que possible. Ces accessoires réunis, et la pâte plus ou moins sommairement pétrie, on en enduit chacun de ces cailloux, préalablement chauffés au rouge, d’une couche d’un pouce d’épaisseur environ. Puis, lorsque le tout est suffisamment adhérent et a revêtu l’aspect approximatif d’une boule, sur laquelle l’opérateur a eu bien soin de laisser l’empreinte profonde de ses doigts, — c’est le comble de l’art, — il l’enfouit avec précaution dans la braise. Cinq minutes de cette cuisson, et c’est tout. La pierre à demi calcinée de l’intérieur grille, de ci de là, la croûte immédiate qui l’enveloppe ; l’extérieur est brûlé par le feu ; quant à la masse intermédiaire, elle reste généralement à peu près aussi crue qu’au moment où elle sort des mains qui l’ont battue. Prétendre, après ces diverses manipulations, qu’on va savourer quelque chose d’aussi délicat que les petits fours de Boissier, ce serait peut-être aller un peu loin. Mais lorsqu’on a faim, qu’on n’est pas trop dégoûté par la saveur aigre de la mixture, par le charbon qui s’y mêle, ou par la cendre qu’on avale, mon Dieu ! ça se laisse manger, comme tant d’autres vilaines choses auxquelles je me suis vu réduit, plus d’une fois, dans mes voyages ou mes campagnes.

Ce soir-là, ne l’oublions pas, j’avais, en plus, mon miel, ce miel succulent dont la couleur rose m’était restée dans l’esprit. Je m’en fais ouvrir l’outre… Horreur ! Il était devenu gris. En regardant de plus près, cette transformation me fut expliquée : des myriades de petites fourmis, minces comme la pointe d’une aiguille, l’avaient envahi, et leurs corps minuscules, étouffés, puis confits et incrustés dans la substance sucrée, en mouchetaient le cristal comme des milliers de points noirs. Tenter de les en extraire, c’eût été le travail des Danaïdes ; d’autre côté, renoncer à l’unique mets réservé aux convoitises de mon estomac, c’était bien dur… Je goûtai : point d’odeur ! Les fourmis cristallisées n’avaient laissé aucun fumet. Bah !… Je fermai un peu les yeux, aux deux ou trois premières bouchées, et je continuai. Ce n’était décidément pas mauvais du tout. Bref, il se trouva qu’avec mes bourkoutas et mon miel à la fourmi, je m’étais rassasié parfaitement… Mes domestiques, ébahis d’abord, charmés bientôt, m’imitèrent. Ensuite, je me couchai et je m’endormis…

Mais voilà qu’au milieu de la nuit je suis assailli de douleurs violentes. Mes gens geignent dans leur coin également… Qu’est-ce donc ?… Qu’y a-t-il ?… Il y a que nous nous sommes tout bonnement empoisonnés, et que, sans y réfléchir, nous avons, les uns et les autres, absorbé de l’acide formique à haute dose. Par bonheur, je possédais aussi deux outres pleines de lait. J’en prends, et j’en distribue à profusion. A part un peu de faiblesse, dans la journée il n’y paraissait plus, et nous pouvions nous remettre en route.

A côté de ces fourmis dont nous avions failli devenir victimes, il en est d’une autre espèce, qui, elles aussi, produisent au contraire, dans leurs galeries souterraines, une sorte de miel assez agréable. Il est blanc, sucré ; on m’en fit manger à Keren, et jamais je n’en aurais soupçonné l’origine. Mais, en général, il est peu abondant.

Nous contournions le Debrè-Salè, dont le pic domine tout le pays des Bogos. Au soir, nous campâmes sur les bords du ravin qui le sépare des contre-forts les plus rapprochés de la haute Abyssinie. Les intervalles des pointes de rocher qui en garnissaient le lit étaient comblés d’un sable fin, doux au toucher comme de la poudre d’or. Ma peau de bœuf étendue là, et mon sac, en guise d’oreiller, entre les racines d’un euphorbe gigantesque, j’eusse dormi mieux que sur de l’édredon. Déjà, j’avais donné l’ordre de tout préparer.

— Non ! non ! pas ici, dit vivement Gœrguis en s’avançant.

— Et pourquoi ?

— Regarde !

Et du doigt il m’indiquait les hauteurs du plateau, sur notre droite. Un rideau de nuages lourds et menaçants les enveloppait. En bas, nous subissions toutes les ardeurs brûlantes de l’été ; c’était, par contre, en haut, la saison des pluies, — l’hiver, ainsi qu’on l’appelle là-bas, mais un hiver dont nos printemps d’Europe pourraient, le plus souvent, envier les délicieuses alternatives de chaleur et de frais. Durant tout le jour, le ciel y reste d’une pureté immaculée, le soleil y règne en maître, jusqu’à l’heure de son déclin.